" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon, 1737
" Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde "
- Albert Camus

lundi 28 janvier 2013

28, une outarde de Savile - et des outardes au Sénégal

2010 12 14, outarde de Savile dans le Ferlo, nord du Sénégal / Courtesy photo par Paul Robinson pour SenegalWildlife, DR

* Aire communautaire patrimoniale des Trois-Marigots -

Vu 1 outarde de Savile (lophotis savilei, Savile's bustard, cf. photo ci-dessus) à l'ombre d'une euphorbe sous lequel elle se reposait; à mon approche, l'oiseau décolle à contre-coeur pour gagner un autre abri, à quelques centaines de mètres plus au nord du cordon dunaire boisé.

Les alignements sablonneux qui séparent les marigots de Khant, de N'Guisset et de Ndiasseou, dans la région dite des Trois-Marigots (aire pastorale et zone cynégétique), sont l'un des derniers refuges du delta pour les outardes du Sahel sénégalais. Refuge très précaire parce qu'il s'agit tout de même d'une zone amodiée de chasse qui échappe à toute gestion 'scientifique' de sa faune...Qu'en est-il du suivi des effectifs des-dits oiseaux ? Quid d'une surveillance anti-braconnage ? Les autorités 'compétentes' (gestionnaire de la zone, agents forestiers) y font-elles des contrôles réguliers ? Les quotas de "prélèvements" y sont-ils respectés ? Il suffit de fréquenter un peu la zone pour comprendre qu'il n'y a pas de protections concrètes contre les dérangements et les dégradations multiples des lieux: coupe 'mortelle' de bois; surpâturage et dégradation d'un tapis herbacé appauvri; multiplication des carrés maraîchers directement en bordure des marigots, avec destruction des arbres qui en maintiennent les rives; méconnaissance totale par les 'usagers' de la faune présente, commune ou rare, protégée ou pas, avec pression temporaire mais irruptive de la chasse - et du braconnage; exploitation démesurée des carrières de sable et 'amas coquilliers' par les entreprises du BTP... L'aire communautaire patrimoniale est encore un de ces machins qui sur le terrain ne signifient pas grand chose, même après l'implantation de quelques panneaux signalétiques 'européens' pour indiquer qu'ici c'est un point d'eau pour les bovins, que là on entre ou on sort de la zone pastorale... On ne peut qu'être dubitatif sur l'avenir de la toute petite population d'outardes qui tente de s'y maintenir, tant bien que mal...


Ci-dessus: 2004 12, outarde de Savile à l'envol, près de Tin Akhof, Sahel, Burkina Faso 
/ Courtesy photo par Yvan Perre pour African Bird Club et Ornithologie & Betta

Nota 1: quatre espèces* d'outardes peuvent fréquenter le Sahel des confins sénégalo-mauritaniens (cf. Nota 2 ci-après). Deux y sont très localisées et/ou devenues rarissimes: l'outarde arabe (ardeotis arabs) et l'outarde de Denham (neotis denhami), avec leur inscription à la Liste rouge de l'UICN des oiseaux en voie de disparition. Les deux espèces les plus communes, les outardes du Sénégal (eupodotis senegalensis) et de Savile (lophotis savilei) ne le sont guère, aujourd'hui, que pour satisfaire le marketing des concessionnaires de chasse, histoire d'attirer le client et de continuer à satisfaire un hobby, et un lobby qui ne tient pas à en savoir plus sur la raréfaction réelle d'un gibier de choix... Ou comment la politique de l'autruche - un oiseau qui en fit aussi les frais, disparu du Sénégal au cours des années 80' de l'autre siècle...- autorise toujours de flatter l’adrénaline - et le portefeuille - du chasseur toubab qui paye pour faire son Tartarin dans la grande brousse (ah bon ?) de la Camargue sénégalaise...

* Une 5e espèce, l'outarde à ventre noir (lissotis melanogaster, black-bellied bustard) est plutôt habitante des savanes. S’accommodant tant bien que mal des zones cultivées préservant quelques espaces herbeux celle-ci peut remonter épisodiquement vers Kébémer, au sud de la région de Louga.

" [Bustards] Hunting is the primary cause of declines 
across the Sahel (Newby 1990) and throughout West Africa 
(Turner and Goriup 1989, Collar 1996, P. Hall in litt. 1999) " 
- BirdLife International

Ci-dessous: (grande) outarde arabe abattue par des toubabs 'amoureux du Sénégal', dans la région de Nioro du Rip
/  Années 80' ou 90', Voir ICI sud-sud-le-soleil.blogspot.com


" The main threat to both African and Arabian populations of the Arabian bustard 
is uncontrolled and unsustainable off-take from hunting "
- Sahara Conservation Fund (SCF) 

Nota 2:

- L'outarde arabe (grande outarde, ardeotis arabs ssp. stieberi, arabian bustard, cf. photos ci-dessus; Voir ICI et ICI), une rareté restreinte au Sahel sénégalais, localement de part et d'autre du fleuve, a récemment rejoint sa cousine de Denham sur la Liste rouge des oiseaux en voie de disparition dans la catégorie 'Near Threatened/Bientôt Menacée' (UICN/BirdLife): quelques individus ont été signalés sur les dunes du bas-delta mauritanien, peut-être deux couples végètent sur une toute petite portion du parc national du Djoudj - dont l'ancien gérant de l'hôtel me disait qu'il ne donnait pas cher de leur peau, euh... de leur avenir, tant la tentation de tous, oui de tous, était d'en finir une fois pour toutes avec ces grosses dindes impitoyablement braconnées dès qu'elles apparaissent dans la ligne de mire... Et comme les outardes sont du genre erratique... Admise généralement comme résidente au nord du 15°N - mais sans preuve récente de couvaison !, cette grande outarde a été aussi signalée de la région de Kaffrine (Morel 1992). En faisant quelques recherches sur le web, j'ai trouvé un blog avec les photos reprises ci-dessus d'un oiseau abattu dans la région de Nioro du Rip, sans date précise: l'accoutrement des bidochons qui l'ont tuée et soupèsent leur trophée pour l'éternité prouve que l'oiseau a été liquidé dans des conditions sportives qui à l'évidence flirtent avec l'héroïsme carnassier typique des années 85-95' ("moi aussi je veux en être"...); j'aime les chaussures à moitié enfilées, histoire de ne pas écorcher aux cram-cram ses petits pieds urbains, et l'accoutrement du parfait Tartarin: le short rouge à fleurs de type hawaïen rehaussé du chapeau d'un parfait broussard du dimanche !

- L'outarde de Denham (neotis denhami ssp. denhami, Denham's bustard,  Voir ICI et ICI). Inscrite depuis 2004 à la Liste rouge des espèces en voie de disparition dans la catégorie 'Near Threatened/Bientôt Menacée' (UICN/BirdLife), c'est l'outarde la plus menacée au Sénégal et en zone de savanes d'Afrique de l'ouest. Elle n'est même peut-être plus résidente nicheuse dans son dernier refuge du Sénégal qu'était le sud-est du pays (de Tambacounda à la Falémé et Kédougou) ! Dans le nord-ouest (delta du fleuve Sénégal) et sur les marges gambiennes, cette outarde n'est plus qu'une visiteuse d'automne, de plus en plus épisodique au fur et à mesure qu'elle se raréfie, toujours plus, dans les pays limitrophes, au Mali, en Guinée et même plus à l'est au Burkina Faso, au Ghana et au Niger. L'outarde de Denham est parfois mentionnée des alentours du lac de Guiers, ainsi que des Trois-Marigots. Ailleurs en Afrique, son principal bastion de la vallée du Rift est de plus en plus morcelé du Soudan à l'Afrique australe (300 oiseaux au Kenya, autant dans le Transvaal sud -africain).

- L'outarde du Sénégal (eupodotis senegalensis ssp. senegalensis, white-bellied bustardVoir ICI et ICI sur SenegalWildlife), bien qu'à la répartition africaine vaste est une espèce partout peu abondante, et même assez rare... au Sénégal. Avec l'outarde à ventre noir (lissotis melanogaster ssp. melanogaster, black-bellied bustardVoir ICI), plus fréquente mais dont l'aire de distribution n'atteint notre région sahélienne qu'au sud de la vallée du Ferlo (région de Linguere, Morel & Dupuy 1969), c'est l'outarde la mieux connue... des chasseurs !

- L'outarde de Savile (lophotis savilei, Savile's bustard, cf. photos en haut de notule, Voir ICI) est sans doute la seule des outardes sénégalaises dont les effectifs restent assez stables, dans le centre et le nord du pays (surtout entre les 16°N et 14°N) - bien que l'espèce demeure la moins bien connue de toutes ! Certains observateurs en effet considérent l'outarde de Savile comme une sous-espèce de l'outarde houpette (lophotis ruficrista, d'Afrique australe), au même titre que l'outarde d'Oustalet (lophotis gindiana, d'Afrique orientale). Sa distribution reste fragmentée et une pression excessive de la chasse accompagnée d'une réduction de son habitat devraient rapidement faire décliner une espèce peut-être moins farouche que ses cousines: mal lui prend...

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