" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

dimanche 2 décembre 2012

2, plusieurs dizaines de grues couronnées sur les chaumes

Ci-dessus et ci-après: 2012 12 2. Grues couronnées d'Afrique de l'Ouest sur les chaumes des casiers rizicoles, entre Mboubeune et Taba Tache
/ Photos par Frédéric Bacuez, DR 
* Casiers rizicoles de Mboubeune/Taba Tache -

Si j'en observe, comme souvent, deux couples dans la plaine alluviale du fleuve Sénégal, ce jour je dénombre sur les casiers rizicoles moissonnés de Mboubeune un attroupement de 34 grues couronnées (d'Afrique de l'Ouest, balearica pavonina ssp. pavonina, western africa black crowned crane), accompagnées de quelques dizaines d'ardéidés. Les majestueux échassiers sont fort occupés à glaner les grains* tombés au sol, cachées des Hommes par un rideau de typhas qui encombrent les canaux d'irrigation (cf. photo ci-dessus). Deux paysans en étoffes indigo passent (cf. photo ci-dessous), sans se préoccuper des oiseaux; certaines des grues préfèrent néanmoins se déplacer lourdement de quelques dizaines de mètres avant de prendre la voie des airs comme leurs congénères, en direction du fleuve Sénégal et ses rives mauritaniennes. Sans même 'klaxonner' - malheureusement pour mon plaisir !...

* Les grues couronnées, bien qu'omnivores, se nourrissent à 45% de graines de céréales tombées au sol lors des moissons et fenaisons



Nota: des deux sous-espèces africaines*1, la grue couronnée noire d'Afrique de l'Ouest (balearica pavonina ssp. pavonina) est la moins abondante*2; elle est même parmi les grands oiseaux les plus menacés du continent, malgré sa notoriété mondiale et son importance dans certaines cultures traditionnelles africaines.  Des dizaines de milliers de grues encore connues des savanes et des steppes soudano-sahéliennes dans les années 50' de l'autre siècle, il ne reste aujourd'hui que huit populations plus ou moins viables, disséminées et fragmentées (cf. carte), du littoral sénégalo-mauritanien aux confins tchadiens. Les années 60' et 70', avec ou sans sécheresses, ont porté un coup fatal aux effectifs de la grue couronnée ouest-africaine: estimés à 15 000-20 000 individus en 1985, après les deux terribles catastrophes pluviométriques de 1972-1974 et 1984-1985, ceux-ci étaient (peut-être) stabilisés autour de 15 000 individus en 2004-2006 avant de rechuter: si certaines sources annoncent une population de 11 500 à 17 500 individus, d'autres experts affirment que les effectifs de la grue couronnée ouest-africaine n'atteignent même pas, aujourd'hui, les 10 000... voire 5000 individus, essentiellement sur les marges deltaïques sénégalo-mauritaniennes et les berges burkinabè-béninoises de la Pendjari. Au Nigeria par exemple, la population de grues est passée de 15 000 individus à 50-100 individus... combien même la grue couronnée y est emblème national ! Les toutes dernières recherches ne sont guère encourageantes: Trolliet (2012) estime que les grues couronnées ont quasiment disparu du delta intérieur du Niger, au Mali: il y a désormais plus de grues captives que de grues sauvages dans le pays, prises à la nature pour le seul plaisir de (quelques parvenus) les avoir dans sa cour, belles mais brisées...*3 Si les petites populations nigériennes de la rive droite du fleuve et celles, reproductrices, du parc national de l'Arly burkinabè semblent se maintenir, les plus récents dénombrements dans le nord-ouest du Sénégal ne donnent guère plus de 2000 oiseaux pour les deux rives du fleuve alors que le bas-delta est considéré comme le bastion de la grue couronnée d'Afrique de l'Ouest ! Quelques chances pour notre bel oiseau: la mise en défens du Diawling mauritanien, qui permet de compléter la protection du Djoudj: on estime la population fréquentant les deux parcs nationaux et leurs environs à 350-550 individus. La multiplication des casiers rizicoles a peut-être permis, aussi, une meilleure répartition des sites de gagnage pour les grues. Et, on l'oublie souvent, une certaine empathie des populations humaines du delta sénégalais envers le noble oiseau a probablement contribué, ici, à un relatif maintien de l'échassier. Totémique des Diop, la grue couronnée jouit d'un prestige certain, tant chez les Wolofs que chez les Pulaars, ouf...

*1 Grue couronnée grise (balearica pavonina ssp. ceciliae), au moins 65 000+ individus, Afrique orientale, en lent mais constant déclin, aussi. Effectifs globaux des grues couronnées pour l'Afrique sub-saharienne, toutes sous-espèces confondues: 70 000 à 85 000  ind.
*2 Classée par l'UICN dans la catégorie 'NT, near threatened/bientôt menacée' en 2004 et 2008, balearica pavonina pavonina a été inscrite en 2010 à la Liste rouge des oiseaux menacés de disparition, dans la catégorie 'Vulnerable'.
*3 Lire: Impact du trafic sur les grues couronnées du delta intérieur du fleuve Niger

Ci-dessus: répartition actuelle de la grue couronnée noire d'Afrique de l'Ouest















Le prestige ne vaut à la grue couronnée pas que de la mansuétude, en Afrique occidentale... En Guinée et au Mali, mais pas que dans ces régions, le commerce des grues couronnées a tellement été florissant que celles-ci y sont au seuil de l'extinction. Je me souviens qu'au Burkina Faso, il était aussi de bon ton, chez certains nantis du 'système' compaorien d'en posséder dans son jardin ou son enclos privatif. Dans le village où j'ai longuement vécu, un concessionnaire de chasse d'origine libanaise en possédait deux exemplaires dont 'on' disait que c'était sa bienveillante commisération qui l'avait poussé à accueillir les deux oiseaux blessés dans son modeste pied-à-terre de brousse... Ben voyons... Ailleurs, en Côte d'Ivoire ou au Nigeria, ce sont les wakmen et autres docteurs en sorcellerie qui à force de rechercher la tête couronnée de dorures de l'échassier l'ont rangé au long catalogue des espèces éradiquées ou sur le point de l'être.
Il n'en reste pas moins que la principale cause de raréfaction des grues est la perte ou la dégradation de leur habitat: les sécheresses, le surpaturage, la construction des grands barrages, le drainage des deltas, l'endiguement des fleuves, et, évidemment, l'explosion démographique humaine, miséreuse et grande consommatrice de terres. Sans oublier, petit à petit, l'usage grandissant des pesticides, souvent de seconde main et (encore plus) mal utilisés (qu'ailleurs !).



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