" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

mardi 7 juin 2016

7, des Courvites isabelles avec poussin près de la mare Koné

Courvite isabelle - cursorius cursor cursor, adulte et poussin
Aire communautaire patrimoniale des Trois-Marigots 2016 06 7, 11h41 / © Photo par Frédéric Bacuez

* Aire communautaire patrimoniale des Trois-Marigots.
Dans le lit du marigot de Ndiassew: mare Koné et alentours -

7 juin 2016, 2/2. 11h15-30 / 14h35-45-
Avec Saer Biscene, Alix & Daniel Mignot
En véhicule 4x4. 
De Trois-marigots et trois Prinias à front écailleux, in Ornithondar 2016 06 7

Dans un environnement aride et à quelques encablures de séanes salvatrices pour les vaches et les tourterelles, la mare Koné est évidemment sans eau, à cette époque. Dans le lit septentrional du 3e marigot (de Ndiassew), la dépression n'en reste pas moins richement couverte d'herbiers. Certes 'grillés' sur pieds, ce midi ils servent d'abri aux Choucadors à ventre roux (lamprotornis pulcher) et de terrain de chasse à deux Rolliers d'Abyssinie (coracias abyssinicus). Bien probable qu'il y a ici des cisticoles du désert (cisticola aridulus) mais aussi des alouettes autres que les classiques moinelettes et cochevis. Tandis que la voiture traverse le bas-fond sur les traces du bétail domestique, je me dis combien la mare Koné pourrait être riche de surprises, en fin de saison des pluies et à l'automne - un peu comme ces cuvettes humides qui perdurent jusqu'en fin novembre dans l’inter-dunaire de Toddé, qu'Ornithondar connaît parfaitement et où nous avions documenté le stationnement automnal d'un bruant ortolan (Voir ICI sur Ornithondar, 2015 10 25)
Mais c'est dans la steppe au sud de la mare (11h15) qu'in extremis mon attention saisit, presque dans notre dos, l'envol ("battements d'ailes lents et chaloupés avec de courts planés") et le repos quasi immédiat d'oiseaux crème comme de gros Gangas, ces Gangas à ventre brun (pterocles exustus) que nous verrons dans les environs un peu plus tard, d'ailleurs - deux couples. On réclame le coup de frein, et dans les jumelles c'est évident, il s'agit de Courvites, de grands Courvites... Temminck, pas Temminck (cursorius temminckii), on se rapproche, nouvelles hésitations et bingo ! Deux Courvites isabelles (cursorius cursor cursor, cream-coloured courser), qui courent vite ("trottinements rapides et temps d'arrêt pour picorer") au fur et à mesure que nous tentons de les observer de plus près. Dès que les limicoles stoppent net, nous les perdons facilement de vue: beige sur beige, les échassiers sont encore plus cryptiques que leurs cousins afrotropicaux, les Courvites de Temminck (cursorius temminckii), moins rarement rencontrés dans les Trois-Marigots ! Puis, cette fois au nord-est de la mare Koné (14h35), encore un couple qui, à notre approche, se met à trottiner vers un arbre famélique sous lequel un cochevis huppé (galerida cristata senegallensis) se ventile; et où apparaît un poussin ! Un poussin de Courvites isabelles qui, ne comprenant pas trop ce qu'il se passe, se met à suivre ses parents vers les branches mortes éparpillées sur la tanne, au soleil...

Courvites isabelles: un poussin de la fin mai !

Les limicoles adoptent leur stratégie habituelle du leurre dispersif, sans trop y croire: entraîner l'ennemi, et notre regard, dans le sillage des adultes, l'un partant à droite, l'autre à gauche, en tout sens, ostensiblement erratique... Hélas, le poussin a décidé de suivre ses parents et de ne pas jouer le jeu, se faire oublier en restant immobile, blotti contre le sol, cryptique... L'oisillon est déjà trop grand et préfère trottiner au large, comme les adultes ! Lesquels accordent un semblant de becquée à leur rejeton, de temps à autre, histoire de lui ôter tout stress... Au vu de la taille du petit dodu, qui cavale depuis quelques jours déjà, le poussin a éclos dans les derniers jours de mai, après 19 jours d'une incubation relayée par les deux parents, et sans doute initiée dans le courant de la première à la seconde semaine du même mois. Si la ponte donne théoriquement deux œufs, nous n'observons ici qu'un seul poussin.

Ci-dessous:
couple de Courvites isabelles et poussin au nord-est de la mare Koné
Trois-Marigots 2016 06 7 / © Photos par Frédéric Bacuez






Nota 1: peu ou pas de littérature décrivant la reproduction du Courvite isabelle (cursorius cursor cursor, cream-coloured coursersous nos latitudes sahéliennes du Sénégal (et d'ailleurs). Entendons, pas de documentation précise sur les mœurs de ces limicoles déserticoles à l'exception de la constatation faite par les français Patrick Triplet (Syndicat Mixte Baie de Somme) et Pierre Yésou (ONCFS) d'une reproduction hivernale le 12 janvier 1994 dans le même secteur que notre découverte du jour, un peu à l'orient vers Tidem*. Cette observation d'un poussin d'une dizaine de jours était hors norme à moins qu'elle ne fût tout simplement celle d'une éclosion précoce. Il y a aussi ces preuves récentes d'une reproduction automnale dans le Sahara marocain, hors de notre zone d'intérêt, documentées par nos collègues chérifiens* décidément à mille lieues du désintérêt majoritaire comme minoritaire pour les choses de la nature dans notre région subsaharienne passionnée d'émergence (le mot magique à la mode et à toutes les sauces) et des branlettes pseudo intellectuelles à la vérité profondément anecdotiques...


Après Triplet & Yésou en janvier 1994,
Ornithondar en juin 2016: 
un poussin de Courvite isabelle peu ou prou dans le même secteur !
- les seules observations documentées 
de la reproduction de cursorius cursor cursor au Sénégal 


La reproduction habituelle du Courvite isabelle dans la bande sahélienne s'étalerait de décembre à mai. En Afrique du nord Mauritanie comprise, comme en Israël et en Iran, la reproduction printanière normale se tiendrait de mars à juin; en Jordanie et au Pakistan, en avril. Si l'on se réfère aux notes sénégalaises des Morel (1990), dans la dernière partie du XXe siècle le Courvite isabelle était ici un limicole "observé régulièrement mais peu commun (...)", quasi exclusivement dans les environs de Richard-Toll, aux confins mauritaniens. "La latitude 16°30 N pourrait constituer la limite méridionale extrême de l'aire de reproduction" malgré "quelques autres signalements dispersés plus au sud en saison sèche." Aucun nid n'avait jamais été trouvé dans les limites du territoire sénégalais: seule une femelle avait été prélevée le 28 avril 1981 "à quelques jours de la ponte". Le 19 mai 1981 en Mauritanie près de Nouakchott, Browne avait observé de son coté un pull non volant.*

* In Oiseaux de Sénégambie: notices et cartes de distribution, par G.J. & M.-Y. Morel, IRD ex Orstom, 1990

Nota 2: jusqu'à la fin du XXe siècle (~1968-1998, cycle trentenaire sec, en Afrique de l'ouest) le Courvite isabelle était considéré dans le nord du Sénégal comme essentiellement un oiseau d'hiver. A cette saison, la quasi totalité des oiseaux de la frange septentrionale du Sahara descend vers le sud et s'installe pour quelques mois là où les pluies de la mousson ont nourri les sables subsahariens - et y ont donné la vie nourricière ! Si l'immense majorité de ces Courvites choisit alors la bande sahélienne, les limicoles peuvent parfois hiverner plus au nord dans la zone sahélo-saharienne si les conditions alimentaires et végétales le permettent. On l'a notamment remarqué dans les quinze premières années du XXIe siècle, avec le retour d'un cycle trentenaire plus humide quand le Front Inter Tropical (FIT) est remonté jusque dans les lointains de l'Adrar (Mauritanie) et du Sahara occidental (Maroc), apportant avec lui quelques pluies miraculeuses. Mieux, ils peuvent alors s'y reproduire, aussi !*2

Dans les zones favorables à son installation hivernale au sud du fleuve Sénégal, le Courvite isabelle sera visible d'octobre à mars (obs. Morel & Rodwell, 1962-1966). C'est essentiellement dans la zone de contact entre les Trois-Marigots et la cuvette du Ndiaël qu'Ornithondar a fait la majorité de ses observations hivernales de cursorius cursor cursor, toutes en janvier. Une singularité: ces Courvites isabelles ont alors une prédilection pour les environs immédiats des fermettes et campements établis sur les alignements dunaires ! On les y verra courir dans les détritus et les éparpillements de bouses au milieu desquels les limicoles cherchent activement des insectes. Autre originalité: le Courvite isabelle se tient régulièrement à proximité d'une autre curiosité saharienne, le Sirli du désert (alaemon alaudipes). Comme Ornithondar, notre ami John Rose l'a constaté dans le Ndiaël en janvier 2015 (J. Rose et al., in Malimbus n°38, avril 2016).

Ci-dessous: 
aire de distribution africaine du Courvite isabelle 
et localisation (losange rouge) des deux seules découvertes de poussins nés dans la zone nord-est des Trois-Marigots 
(Ornithondar 2016 06 7; Triplet & Yésou, 1994 01 12)
En jaune: résidence et reproduction - En marron: reproduction - en orange: hivernage, erratisme / Sources © UICN



Sources:
par Patrick Triplet (Syndicat Mixte Baie de Somme, France) & Pierre Yésou (ONCFS, France), in Wader Study Group Bull. janvier 1994
par Mohamed Amezian, Patrick Bergier & Abdeljebbar Qninba, in Wader Study Group Bull., 121(3), p. 177-180, décembre 2014
Cream-coloured courser cursorius cursor, in Handbook of the birds of the world - Alive
Cream-coloured courser, in Arkive.org


En juin dans les Trois-Marigots: 
Courvites isabelles et Courvites de Temminck, tous avec poussins !

Ce 7 juin, un couple des sahélo-sahariens Courvites isabelles (cursorius c. cursor, cf. photo ci-dessous à g.) avec un poussin dans le lit septentrional du Ndiassew, près de la mare Koné (obs. avec A. & D. Mignot et S. Biscene). Le 4 juin dernier, c'était un couple des sahélo-soudaniens Courvites de Temminck (cursorius temminckii, cf. photos ci-dessous à d.) avec deux poussins (Voir ICI sur Ornithondar) qui trottinaient sur les tannes occidentales du même 3e marigot, mais plus au sud de la mare Koné (obs. avec E. Graëff)... Le 10 juin, A. & D. Mignot rencontreront encore un couple de Courvites de Temminck avec leur poussin, au nord-est du marigot de Khant. Décidément, tout le monde se donne le mot pour faire de l'aire communautaire patrimoniale des Trois-Marigots la meilleure nursery dans toute la basse vallée du fleuve Sénégal !



 Ci-dessus:
à g. couple de Courvites isabelles avec poussin - au centre et à d., poussin et adulte de Courvites de Temminck
2016 06 4 et 7 sur la rive occidentale du marigot de Ndiassew / © Photos par Frédéric Bacuez

Ci-dessous:
gravure ancienne de Courvite isabelle, adulte et juvénile

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