" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

mardi 13 décembre 2011

13, nous avons retrouvé les restes de Joe le balbu' écossais


Ci-dessus: 2011 12 13 11h15, 15.91333N - 16.43017W, ce qu'il reste de Joe / Photo par Rozenn Le Roux pour Ornithondar

* 15.91333N - 16.43017W dans les brousses de Rao-peuhl, 2/2 -

Suite à http://ornithondar.blogspot.com/2011/10/12-26-les-mysteres-de-joe-le-balbuzard.html

MATIN, 11h15-
De retour de Gambie et du Sine Saloum sénégalais à la tête d'une équipe de la BBC britannique, dans le cadre d'un documentaire sur les balbuzards pêcheurs*, l'ornithologue et célèbre spécialiste du rapace Roy Dennis me signale depuis le Royaume Uni que le balbuzard écossais Joe, lui-même harnaché à l'été 2011 par ses soins et disparu depuis la fin octobre du coté de Rao-peuhl, envoie des signaux satellitaires de plus en plus significatifs. La position inamovible des transmissions ne laisse guère de doutes sur l'état du jeune rapace: à coup sûr mort sur les lieux des échos GPS. Mais comment se fait-il que le transmetteur n'ait émis aucun signal durant plus d'un mois ? Ornithondar se déporte sur site pour une seconde enquête (cf. notule précédente: http://ornithondar.blogspot.com/2011/10/12-26-les-mysteres-de-joe-le-balbuzard.html), avec la certitude, cette fois, de ne pas rentrer bredouille...
Nous trouvons facilement les restes de Joe, au point 15.91333nord - 16.43017ouest. La configuration des lieux a beaucoup changé, depuis nos premières recherches de la fin octobre (cf. notule). Le bas-fond herbeux a roussi, le petit point d'eau est totalement à sec (cf. photos et un peu comme la photo satellitaire ci-dessous, prise au coeur de la saison sèche). Au nord de l'abreuvoir évaporé, à l'arrière d'un talus de tamarix senegalensis, un jeune prosopis sous lequel gisent les plumes de notre infortuné balbuzard.

* En particulier sur un jeune mâle du pays de Galles bagué cet été et suivi par GPS, Einion, frère de Leri, une jeune balbuzard également satellisée et... perdue au marigot de Khant, disparition sur laquelle Ornithondar poursuit ses recherches... (cf. notules)


Ci-dessus: 2011 12 13, là où gisent les restes de Joe... / Photo par Rozenn Le Roux pour Ornithondar

Les restes et l'émetteur de Joe, des indices in situ

A la jonction de l'ombre projetée par le parapluie du jeune prosopis et des sols ensoleillés, il n' y a plus de cadavre mais tout le plumage s'organise autour de ce qui fut le malheureux Joe, décédé il y a maintenant deux mois - sans doute entre le 15 et le 20 octobre. En sondant le sol, le sable n'est mou que sous le corps virtuel: la vermine a fait son oeuvre, les asticots ont labouré le terrain... A un mètre des plumes, au soleil nous repérons vite le transmetteur kaki, ses plaques solaires visiblement en bon état et sa gaine caoutchouc pas du tout déchirée: notre rapace est tombé là avec son harnachement. Le matériel et les panneaux solaires étaient recouverts de boue, aujourd'hui partant en poussière avec l'assèchement de l'atmosphère, harmattan oblige... Ceci explique la résurrection récente des signaux émis par l'émetteur (fin novembre, et surtout depuis le 4 décembre). Juste une lacération faite par une dent ou une griffe a légèrement entamé le robuste élastique; probablement un charognard attiré par le gisant. Nous imaginons qu'au moins deux errants ont fréquenté la dépouille, chien(s) et/ou chacal(s) doré(s): nous trouvons au delà du GPS quelques ossements des cervicales de Joe, et il n'y a plus de tête, de bec, ni de serres sur place: des morceaux de choix pour les noctambules... A cinq mètres environ, une griffe est repérée par Rozenn, celle-ci n'a pas été ingurgitée ! Une bizarrerie: pratiquement au même endroit, un ossement  brisé et très partiellement couvert de pelage est probablement celui d'un rongeur - un lièvre de Crawshay (lepus saxatilis), nombreux dans la zone ?

Ci-après: 2011 12 13 matin, sur les lieux du drame... Les collaborateurs d'Ornithondar Rozenn Le Roux et Cheikh Aïdara auscultent le terrain 
/ Photos par Frédéric Bacuez













Joe n' a pas été tué par les Hommes


Nous sommes persuadés que, pour cette fois, les humains ne sont en rien responsables du décès de Joe. Il est évident que si un chasseur avait plombé l'oiseau ou si des gamins l'avaient lapidé nous n'aurions jamais recouvré l'intégralité des 'restes' sus-cités ! Cela fait d'ailleurs sourire l'ami Aïdara qui m'assure qu'il est impensable que toutes ces drôles de choses - plaques solaires, émetteur et antenne, bague plastifiée, bague en argent-, soit une quarantaine de grammes portées par le balbuzard ne soient pas illico emportées à domicile, loin de la scène du crime, ne serait-ce que pour montrer la découverte à la famille, aux camarades... et pour jouer avec le butin... Pour lui, comme pour moi, il est évident que ni les paysans qui faisaient de nombreux aller et retour entre village et champs, fin octobre, ni les bergers très occupés à mener leurs bovins à l'abreuvoir n'ont pu 'perdre leur temps' à chasser un tel oiseau ! Alors quoi ? Que s'est-il passé pour que Joe, même pas un an de vie, soit mort  subitement, si près d'un point d'eau ?

Quelques hypothèses

- L'épuisement: il faut rappeler que Joe, après une première migration tout à fait normale à travers l'Europe, le Maroc et le Sahara, a très vite et anormalement vagabondé dès son arrivée au Sénégal le 27 septembre, sans jamais trouver de site idéal pour un premier hiver sous nos latitudes: Richard-Toll - Lac de Guier - Louga - Lompoul - Petite Côte - Mboro - Sebikhotane - Grand Dakar - Pikine - Mbao - Rufisque - Bargny - Petite Côte - Mbour - Sine Saloum/Gambie (une semaine de répit, ouf...) ! Le 8 octobre, vol arrière, Joe entame un invraisemblable périple printanier, sud-nord ! Kaolack - sud du lac de Guier, puis est-ouest vers Rao Est qu'il atteint le 11 octobre. C'est autour de Rao-peuhl le 15 octobre que les premières défaillances des signaux GPS alertent Roy Dennis - qui comprend sans doute, déjà, ce qu'il est advenu du jeune natif d'Ecosse: mon ami Tim Mackrill, du Rutland osprey project, précise que 70% des jeunes balbuzards britanniques disparaissent définitivement lors de leurs deux ou trois premières années initiatiques vers et (surtout) sous les tropiques africaines...
- La faim: conséquence de la première hypothèse... Si notre jeune rapace est dans l'incapacité de se nourrir correctement, contraint de se satisfaire de vulgaires poissons-chats (!), il est possible qu'affaibli par ses divagations sénégambiennes juste après la traversée saharienne, Joe n'ait pu reprendre ses forces. Mort de faim près du trou d'eau de Rao-peuhl, et, peut-être, capturé ou achevé par un mammifère prédateur (chacal, chien, genette, mangouste, chat sauvage) ?
- Une prédation animale: on ne saura jamais si la prédation par un autre animal est la cause directe du décès de Joe. Une chose est certaine: le cadavre de notre oiseau a été découvert puis dépecé par l'un ou plusieurs de ces mammifères sus-cités: l'absence de la tête, d'ossements, des pattes et griffes - sauf une !- en témoignerait volontiers. Après mes observations du matin sur zone, on pourrait imaginer aussi qu'un autre rapace ait pu blesser voire tuer un Joe diminué - et s'en faire un 'gibier' ! La présence de l'autour dans les parages (goshawk, trois individus !, cf. notule: http://ornithondar.blogspot.com/2011/12/13-rao-peuhl-22-trois-autours-et-sept.html), sans doute l'un des plus virulents chasseurs d'oiseaux et de mammifères jusqu'à la taille du lièvre, n'est pas pour simplifier les hypothèses sur la mort de Joe. On sait également que des adultes balbuzards peuvent grièvement blesser et même tuer de jeunes importuns sur leurs territoires de pêche hivernale...
- Les bourrasques des 17 et 18 octobre pourraient-elles avoir un lien avec la 'disparition' de Joe  (cf. notule: http://ornithondar.blogspot.com/2011/10/17-encore-une-pluie-et-la-meteorologie.html) ? Alors que nous pensions que la mousson, pas très active cette année, s'en était retournée vers le Golfe de Guinée, plusieurs orages localisés et de fougueux coups de vent ont parcouru, par surprise, le Ndiambour et le Delta dès l'après-midi du 17 octobre, surtout de Louga à Saint-Louis... via Rao ! En fin de la nuit du 17 au 18, les rafales intermittentes avaient duré plus longtemps que d'habitude: cette résurgence violente des flux de mousson auraient-elles pu avoir quelque incidence sur Joe et sur son matériel ? Notre balbuzard aurait-il été projeté contre un arbre, ou au sol, ou dans la vase de l'abreuvoir ? Un soudain afflux d'eau et de boue dans la petite mare aurait-il pu temporairement l''empoisonner' ?
- Et si la mare voisine était le vrai coupable ? Nous avons l'intime conviction qu'avant sa mort Joe a pêché une ou plusieurs fois dans le trou d'eau voisin qui sert d'abreuvoir au bétail des environs, pendant et juste après la mousson: la boue recouvrant l'émetteur et les plaques solaires de Joe l'atteste. Fin octobre, il y avait encore de l'eau dans la petite cuvette, mais elle y était particulièrement trouble, occupée par au moins une nèpe (laccotrephes fabricii ?*)... fort agressive (sic) ! Cette spectaculaire punaise d'eau, que les gens assimilent à un scorpion d'eau, est redoutée pour sa piqûre, fort douloureuse... Cheikh Aïdara et moi l'avions longuement observée dans sa vasque trouble, grosse presque comme un poing d'enfant, remontant de temps à autre à la surface de l'eau, en effet comme un 'scorpion' à l'affût, pattes en pinces et 'queue' redressée, bondissant même comme l'éclair à deux reprises ! Pourrait-on envisager que Joe ait été piqué par l'insecte territorial et s'en soit allé mourir vers le bosquet d'acacias où nous avons retrouvé ses restes ?

* cf. http://www.insecte.org/forum/viewtopic.php?f=35&t=44520&view=next

Ci-dessous: le point d'eau et le bosquet d'arbres où nous avons retrouvé les restes de Joe...

A d., le 26 octobre - A g. et en bas, le 13 décembre... / Photos par Frédéric Bacuez et Rozenn Le Roux pour Ornithondar






Un corridor pour jeunes balbuzards

La dépression de Rao-peuhl, les bas-fonds humides et herbeux à l'ouest de la RN2 puis le canal à l'est de la même route sont probablement pour nos balbuzards pêcheurs un lien entre le Gandiolais et les Trois-Marigots: comme un couloir utilisé le matin dans un sens (d'ouest en est), l'après-midi dans l'autre sens (d'est en ouest). Ce matin, nous avons pu observer 7 individus bien vivants, des juvéniles et des immatures, tous en vol solitaire ouest>est ! Au moment où nous découvrions les restes de Joe, deux balbus passaient à la verticale de notre bosquet mortuaire (cf. photo en bas de notule), l'un derrière l'autre, dans la même direction. Ce n'est qu'en milieu d'après-midi que nous avons pu voir deux balbuzards 'chassant' sur zone, redescendant peu à peu de l'est vers l'ouest: l'un cerclant au-dessus d'une antique carrière de sable, l'autre pêchant réellement dans le marais touffu à l'aval du pont sur le canal (cf. notule: http://ornithondar.blogspot.com/2011/12/13-rao-peuhl-22-trois-autours-et-sept.html).


































Ci-dessus: 2011 12 13, sur http://www.roydennis.org/osprey/index.asp?id=247&sid=244

Quelques correspondances so british...
D'Ecosse...
" Dear Frederic,
Very many thanks to you and your friends for tracking down the last location and finding out that Joe was dead. (...) I guess he was predated by a mammal. Thank you so very much for your efforts.
Best wishes.
Roy "

Roy Dennis MBE
Highland Foundation for Wildlife
Scotland, UK

D'Angleterre...
" Dear Frederic,
Whilst it is sad that Joe has died after such a good migration, the fact that you have been able to find out what happened to him is incredibly valuable. We know that as many as 70% of young birds of the UK do not survive the first two years of their life and through satellite tracking we are learning more and more about the hazards they face. Having said this, we would still have been wondering what had happened to Joe were it not for your efforts - so thank very much indeed.
Great as well that Roy will be able to use the transmitter next year. I think the bird should be called Fred if it is a male !
Very best wishes,
Tim "

Tim Mackrill
Project officer
Rutland Osprey Project
Leicestershire & Rutland Wildlife Trust
England, UK
http://www.ospreys.org.uk/ and http://www.ospreys.org.uk/osprey-blog/

Du Pays de Galles...
" Hi Frederic,
Sad indeed that Joe was one of the many young Ospreys that did not survive, but he gave us some useful information about migration in his short life.
It is incredible helpful that you were able to find his remains and recover the tracker which can be used for further research in the future.
Thank you again for all you have done to help us by searching for Joe and Leri.
Regards, Janine "

Janine Pannett
Dyfi Osprey Project
Montgomeryshire Wildlife Trust
Wales, UK
http://www.dyfiospreyproject.com/ and http://dyfiospreyproject.com/tracker/profile/leri

Ci-dessous: 2011 12 13 matin du coté de Rao-peuhl, un puis deux balbuzards passent à la verticale, au moment où nous découvrons les restes de Joe ! / Photo par Rozenn Le Roux pour Ornithondar

1 commentaire:

  1. Salut Frédéric, je viens de retrouver ta trace... dans la brousse, cela m'aurait étonné ! Ravi de voir que tu as continué à t'épanouir dans ton domaine de prédilection...
    Cheleureusement. Raphaël.

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