" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

vendredi 19 octobre 2012

19, la Langue de Barbarie déchirée par la mer - merci ô grand savant Wade !

Ci-dessus: 2012 01 3. La brèche et ses bancs de sable vus depuis l'île de Doune Baba Dieye (cf.Google Earth ci-après, flèche rouge)
/ Photo par Frédéric Bacuez

* Langue de Barbarie -

Depuis le 10 octobre et à quelques jours d'intervalle, deux nouvelles brèches 'naturelles'* (initialement 100 et 80 mètres de large) sont apparues dans le cordon dunaire de la Langue de Barbarie, à quelques dizaines de mètres au sud de l'ouverture 'artificielle' faite il y a bientôt 10 ans par les apprentis sorciers que l'on sait. La brèche wadienne de 4 mètres en 2003 (cf. photos ci-après) est aujourd'hui large de... 2 kilomètres - la longueur de l'île de Ndar/Saint-Louis, quatre fois le pont Faidherbe ! Avec les nouvelles césures de l'automne 2012, appelées à s'élargir sous le fracas des déferlantes, c'est tout le Gandiolais qui se trouve de plus en plus menacé, par la furia océanique, par la salinisation, par l'abandon d'activités humaines jusqu'alors intimement liées à un système naturel reconnu par toutes les communautés scientifiques comme extrêmement complexe et fragile. Sans parler des perturbations, déjà constatées, dans les écosystèmes, la flore et la faune de l'estuaire, les mangroves relictuelles et les salines, de Gueumbeul au parc national de la Langue de Barbarie. A quand un tribunal spécial pour les saccageurs de la planète ?

* Lire et voir:

En rappel:
En octobre 2003, sur un énième coup de tête vaniteux et solitaire du président Abdoulaye Wade, dont seul le vieil homme égotiste avait le secret, des Marocains surgis d'on ne sait où avaient ouvert une brèche "artificielle" dans la Langue de Barbarie, à quelques kilomètres au sud de Saint-Louis, de l'Hydrobase et ses hôtels. On affirmait mordicus, le Maître en tête, que cette prouesse technique - poser des pains de dynamite dans le cordon dunaire (cf. photo n°a ci-après) !- sauverait définitivement des crues fluviales la cité patrimoniale... bâtie sur l'eau. Sans aucune étude environnementale préalable, faisant fi des rares critiques de quelques insolents jaloux du génie présidentiel, les techniciens chérifiens et les hommes de main du régime "libéral" firent imploser la Langue. Précisément en face de l'île de Doune Baba Dieye et de son village de pêcheurs, lové à l'avant d'un écotone de bolongs et de mangroves relictuelles faisant lien entre le fleuve et la lagune saumâtre de Gueumbeul, une réserve de faune. A l'évidence pas un 'conseiller' de l'auguste, pas un géographe, pas un ingénieur n'avait osé présenter une carte au leader charismatique pour lui expliquer l'aberration de telle lubie !
Au commencement du grand oeuvre, les pêcheurs de Saint-Louis se sont réjouis de la proximité de l'ouverture comme un chenal (quelques mètres de large) pour aller et venir en mer. Mais très vite ils ont déchanté: la passe s'est élargie, l'océan a dévoré des pans entiers de la Langue de Barbarie, les marées ont fait et défait d'énormes bancs de sable, les tourbillons et l'entrechoc de la mer et du fleuve ont régulièrement mis par le fond des embarcations et leurs équipages.

Lire:
- L'impact de l'ouverture de la brèche dans la Langue de Barbarie à Saint-Louis du Sénégal en 2003: un changement de nature de l'aléa inondation ? Par Paul Durand, Brice Anselme et Yves-François Thomas, in Cybergeo, revue européenne de géographie
- Dynamique actuelle du cordon littoral de Saint-Louis à Niayam et ses conséquences, par B.A. Sy et A.A. Sy, 2010.pdf


Ci-dessous: la petite brèche 'wadienne' de 2003 est devenue un gouffre en 2012 



Ci-dessous: les deux nouvelles brèches naissantes (cf. traits rouges) à quelques dizaines de mètres au sud de l'ouverture de 2003


Ci-dessous: la Langue de Barbarie, de Sal-Sal à l'ancienne embouchure, brisée en son milieu...
En bas: 2012 01 3, près de la 'grande brèche', le retour des pêcheurs / Photo par Frédéric Bacuez



Un impact certain sur les limicoles

Après les ravages causés sur l'environnement du delta et ses habitants par la construction du barrage de Diama dans les années 90', la brèche de 2003 a encore accéléré le processus de déstabilisation du bas-delta avec notamment la salinisation des terres du Gandiolais. Quant à la faune, et en particulier les oiseaux d'eau, des enquêtes entre 2003 et 2008 ont prouvé que l'ouverture de la brèche avait eu un impact négatif sur le stationnement automnal et hivernal de plusieurs espèces de limicoles (cf. graphiques ci-après): c'est à partir de cette année que les effectifs des avocettes élégantes (recurvirostra avosetta), des grands gravelots (charadrius hiaticula), des bécasseaux variables (calidris alpina), des barges rousses (limosa lapponica) et des barges à queue noire (limosa limosa) ont fortement chuté entre Saint-Louis et l'ancienne embouchure y compris dans le parc national de la Langue de Barbarie et les lagons du Gandiolais. Seules celles du bécasseau maubèche (calidris canutus) ont augmenté. Après 2010, aucune de ces espèces, à l'exception du grand gravelot, n'a retrouvé ses effectifs d'avant 2003 dans l'estuaire du fleuve. Concomitamment on a néanmoins remarqué que les effectifs de limicoles, et notamment d'avocettes, ont augmenté sur la rive droite du fleuve, donc coté mauritanien, à l'amont de Saint-Louis - et plus encore à l'amont de Diama, dans le parc national du Diawling (PND) et périphéries... depuis que ceux-ci ont été sauvés des dégâts occasionnés par le barrage de Diama. Au sud des brèches, près de l'ancienne embouchure naturellement refermée, les changements sont encore plus dramatiques: marées de plus forte amplitude, érosion des berges, surtout sur la rive gandiolaise, sédimentation accélérée du fleuve privé de débouché. Au niveau du parc national de la Langue de Barbarie (PNLB), coté fleuve il semble que la colonie de l'Île aux oiseaux*1 voit baisser son nombre de nicheurs. Coté océan, la plage est plus que jamais jonchée de tous les déchets charriés par la nouvelle brèche: on se demande combien de temps encore les quelques tortues marines*2 qui y pondent sporadiquement pourront longtemps survivre à tant de calamités...

*1 mouettes à tête grise, 4000 couples; goélands railleurs, 3000 couples; sternes royales, 2000 couples;  mais aussi sternes naines, sternes hansels; on y avait même signalé quelques ind. de la rarissime sterne bridée !  / Sources PNLB 2004
*2 Lire: http://ornithondar.blogspot.fr/2011/09/pnlb-deux-nids-de-tortues-marines-ont.html

Lire:
Evolution de quelques espèces d'oiseaux d'eau dans le delta du fleuve Sénégal, 1989-2010
Par Patrick Triplet, Maurice Benmergui, Vincent Schricke / ONCFS 2010
 

Ci-contre: effectifs de quelques espèces de limicoles dans le bas-delta du fleuve Sénégal, 1999-2010. Avant (en noir) et après (en gris) la brèche de 2003... 

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