" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

mardi 1 septembre 2009

1, de la huppe chez les Soufis...


* Nord du Sénégal -

" Contente-toi de savoir que tout est mystère :

la création du monde et la tienne,
la destinée du monde et la tienne.
Souris à ces mystères comme à un danger que tu mépriserais..."

- In 'Rubaiyat', par Omar Khayyãm, algébriste, astronome, philosophe et... libertin (Perse, Xe siècle)

C'est Ramadan, comme chacun sait. Alors communions ici avec nos hôtes sénégalais par cette parenthèse culturelle comme un plumeau dont seuls les rares impies, niaks et toubabs, n'auront jamais eu vent; je suis en effet persuadé que nos talibés d'Allah seront heureux de redécouvrir, alanguis sur les nattes au beau milieu des places de déchets et des ruelles de sable sous les prosopis torturés, dans la pesante moiteur asthénique de la mousson, les éternelles richesses d'un Islam soufi qui les habite jour et nuit, surtout la nuit : les abysses spirituels de la Qarawine ou d'Al Azhar, certes, mais aussi l'oeuvre bachique du bagdadi Abû-Nuwâs ('Le vin, le vent, la vie', aye !), la poésie amoureuse du cairote Mouhammad al-Nawâdjî ('La prairie des gazelles', en l'occurrence plutôt 'des gazous', ouh la la !), les tourments sirupeux de la diva Oum Khalsoum et d'Abdelwahab, les transes du pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan, la grace des derviches ottomans, 'Le destin' de Youssef Chahine.

Ci-dessous : huppe fasciée ssp. epops, à Bango, 2008 04 / Détail, courtesy photo
par Philippe Boissel, tous droits réservés

Fidèles exclusifs des préceptes cardinaux de l'esprit soufi - la dépossession des mirages terrestres pour communier directement avec Dieu, seulement Dieu, via la musique, le chant et les belles lettres, les ndar ndar et autres bangotins ont sans nul doute, comme pour leur fleuve, j'en doute donc, un profond respect pour un petit oiseau mythique en Islam, dans toute la 'Umma : la huppe fasciée (upupa epops ssp. epops -chrétienne ?- et senegalensis, ça ne s'invente pas ! -Mouride ? Tidjane ? Layène ? Khadr ?-), dont on entend aisément ces temps-ci les mélopées basses et agréables mais portant loin, 'ou pou poup', dans les bosquets, les jardins, les vergers. Aussi doucereuses que 'nos' hurlements hallucinés, 'nos' mégaphones tyranniques, 'nos' micros enrayés, 'nos' musiques sur des bidons d'huile de contrebande, 'nos' prêches érudits crachant sur la dépravation occidentale, cause ultime de tous 'nos' errements. Mystique, derviche, poète, accessoirement apothicaire de son état, le Perse Farîd-ud-Dîn'Attar ('celui qui fait le commerce des parfums', né vers 1142, décédé vers 1220) sera probablement au coeur de ce beau mois de pénitence dans toutes les divines madrasas, daaras et autres mosquées champignonnières d'un pays religieusement épris de Beau, c'est visible, afin de rappeler aux fidèles délicats les enseignements coraniques de la huppe, messagère de l'amour auprès de la reine de Saba. 'Attar, que l'incomparable poète mystique de la Perse ancienne, Djallel Edine Rûmi qualifiait d'"âme du soufisme" (modeste :"je ne fais que suivre sa trace"), 'Attar donc a écrit l'un des plus beaux récits initiatiques soufis : 'Le langage des oiseaux', aussi appelé 'La conférence des oiseaux' (mantiq al-tayr) : entraînées et instruites par la huppe, des dizaines d'espèces d'oiseaux partent en quête du Simorg, symbole de Dieu chez les Perses. Par les vallées et les montagnes, les prairies et les marais, seules trente espèces survivent au périple, malgré les recommandations de la huppe, anéanties par leurs désirs, leur concupiscence, leur avidité, leurs obsessions idôlatres... Du hibou au canard, in fine toutes se reconnaissent, grâce à la huppe, seuls sujets de leur quête : elles ne sont que "l'ombre dans le soleil, et voilà tout".

EXTRAIT :
" [au hibou] La huppe lui dit : 'Ô toi qui es ivre de l'amour des richesses ! supposons que tu parviennes à trouver un trésor; eh bien ! tu mourras sur ce trésor, et ta vie se sera ainsi écoulée sans avoir atteint le but élevé qu'on doit se proposer. L'amour de l'or est le propre des mécréants. Celui qui fait de l'or une idole est un autre Tharé*. Adorer l'or, c'est de l'infidélité; ne serais-tu pas par hasard de la famille (...) qui fabriqua le veau d'or ? Tout coeur qui est gâté par l'amour de l'or aura la physionomie altérée, comme une monnaie fausse, au jour de la résurrection' "
* Tharé ou Azur, père d'Abraham, idolâtre et adorateur du feu, selon les musulmans qui, au Sénégal, ne le sont évidemment pas...

"Physionomie altérée" ? Quand je vois la gueule (de hibou) de certains marabouts et de leurs soumis avant même leur hypothéquée résurrection, je me dis que la huppe a bien des pouvoirs... au Sénégal, pour se moquer ainsi des imposteurs apostats repus d'ignorance qui roulent en Hummer*, avec l'argent de leurs oiseaux faméliques...
* 4x4 au carré et bas de plafond (?), ancien fleuron néo militaire de la General Motors américaine en faillite, hors de prix, insatiable d'essence et grande pollueuse devant l'Eternel; aujourd'hui rachetée par les Chinois, ne valant donc plus un wuan ! Mais chut, laissons la huppe se gausser de ces parvenus has been du continent... Le monde, se laissent-ils griser, est en extase... du Ferlo à Pikine, leur petit, tout petit monde, hébété...





















Ci-dessus :

- à g., 'Le Symorg', peinture acrylique et crayons / Par mon fils Inoussa dit Inno, artiste plasticien, 2008, droits réservés
- à d., autour de la huppe fasciée, 'La conférence des oiseaux', par Habib Allah

2 commentaires:

  1. Voilà un livre remarquable, que j'ai parcouru il y a bien longtemps et que je veux relire car je me suis toujours demandé pourquoi 'mes' insulaires tanzaniens (pas tous mais quelques marginaux)avaient une telle passion pour les oiseaux (sachant que l'Iran a eu une lointaine influence dans la région). Il faut que je retrouve des enregistrements(j'en ai tellement)de vieux imitant le dialogue du bulbul et de l'écureuil : c'est truculent de drôlerie ! Un peu comme les Histoires naturelles de Jules Renard...
    A plus. Pascal

    RépondreSupprimer
  2. bonjour,
    sous le soufi, le père! il semble avoir du caractère, votre fils peintre, trempé comme le votre dans l'encre du savoir, cette toile me plait puis elle est percutante. Une huppe comme celle sur votre photo vient souvent cette année "brouter" dans mon jardin

    RépondreSupprimer

Nombre total de pages vues