" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

dimanche 11 décembre 2016

8 & 11, du Tarier pâtre d'Afrique et de quelques-unes de nos espèces et sous-espèces 'enclavées'

Ci-dessus:
Tariers pâtres d'Afrique - Saxicola torquatus ssp. moptanus, mâle territorial
plaine de crue du fleuve Sénégal 2016 12 11, 11h49 (à d.) et 2016 12 8, 13h13 (à g.)
/ © Photos par Frédéric Bacuez

* Plaine de crue du fleuve Sénégal -

En SénéGambie, c'est une espèce strictement confinée au bas-delta du Sénégal, à l'aval du lac de Guiers, et seulement sur une étroite bande riveraine du fleuve frontalier (Mauritanie-Sénégal). Le Tarier pâtre d'Afrique (Saxicola torquatus ssp., African Stonechat) est l'un de nos plus vifs passereaux, tant par les couleurs de son plumage - chez le mâle, le dimorphisme sexuel étant particulièrement prononcé chez cette espèce- que par l'agitation perpétuelle qui caractérise cette petite boule de nerfs... Bien que territorial, avec un périmètre d'action très réduit, ce Muscicapidae ne tient pas en place, toujours en train de traquer les insectes de son domaine: le voici agrippé à la tige d'une herbe haute, balancés par le vent, s'envolant soudainement pour un autre surplomb, l'espace de quelques instants, car le voilà déjà tantôt au sol à becqueter sa proie tantôt en vol ascensionnel pour aller gober dans les airs l'insecte ailé qui a eu le tort de passer par là. 

Nota: notre Tarier africain est ici un Moptanus, la plus petite (12,5 cm, comme la race paléarctique) des nombreuses sous-espèces de Saxicola torquatus distribuées dans toute l'Afrique subsaharienne, avec une fréquence autrement plus grande en Afrique australe et orientale qu'en Afrique occidentale. Dans notre région, le passereau est partout très localisé, observable en de rares sites appropriés. Dans les plaines sahéliennes, le Pâtre occupe seulement trois territoires: outre notre bas-delta (Sénégal-Mauritanie), le delta intérieur du fleuve Niger (Mali) et le Tamou à l'est du même fleuve (marges du Niger et du Nigeria). Dans les prairies des hauts-plateaux guinéens, il est mentionné du mont Nimba (Libéria-Côte d'Ivoire) et de la Dorsale guinéenne et autres 'sources du Niger' (Guinée-Sierra Leone-Libéria).
Le Tarier pâtre d'Afrique est un très proche parent du Tarier pâtre du Paléarctique (dont il a été récemment séparé), reproducteur en Europe occidentale et hivernant erratique sur ses façades atlantique et méditerranéenne, et jusqu'en Afrique du nord parfois aussi loin que le littoral mauritanien, du Banc d'Arguin à Nouakchott - donc à quelques encablures, à vol d'oiseau, du bas-delta sénégalais. A mon goût, le nôtre, Saxicola torquatus moptanus (l'Africain), est encore plus chatoyant que son cousin nordique: plus contrasté, avec plus de blanc, un manteau aussi noir que la capuche qui lui couvre la tête jusqu'au cou, et des ocres plus concentrées sur la poitrine que chez Saxicola rubicola rubicola et hibernans (les Européens)...

" Always in relatively moist, 
open country with rank growth of grass and herbs and scattered shrubs (...) "
- J.A. Harrison in The Atlas of Southern African Birds
Biotope de Saxicola torquatus moptanus
Plaine de crue du fleuve Sénégal
2016 12 11, 12h30 / © Photo par Frédéric Bacuez

















Comme dans le delta intérieur du fleuve Niger (Mali), ou bien plus loin dans l'Okavango (Botswana), le Tarier pâtre d'Afrique a besoin de "permanent swamp and wet flood plain" (in Brewster, 1991). Le passereau ne craint pas l'agriculture tant qu'elle irrigue aussi des cuvettes, bassins et chenaux, favorisant la croissance des hautes herbes. C'est tout à fait le biotope qu'offre la basse vallée du fleuve Sénégal. Toutefois, si les sites d'accueil potentiels restent nombreux, je reste étonné de ne pas y toujours trouver le joli passereau: jamais vu dans les Trois-Marigots, par exemple ! Est-ce le fait d'un surpâturage partout impitoyable pour le tapis herbacé ? Encore aujourd'hui (2016 12 11), les bovins domestiques qui passent devant moi traversent la petite dépression encore en boue, et renversent, écrasent et avalent les touffes d'herbes hautes et sèches qu'occupaient il y a encore quelques instants mon duo de Saxicola torquatus moptanus, qui en a si besoin pour dominer son terrain de chasse. Et au milieu desquelles il se reproduit et nidifie.

Des petites espèces géographiquement isolées

La basse vallée du Sénégal fonctionne un peu comme un îlot, une enclave coincée entre le Sahara au nord et les steppes sablonneuses au sud et à l'est. Outre le Tarier pâtre d'Afrique, ses prairies et tannes, ses marais et roselières accueillent au moins sept (7) espèces de passereaux afrotropicaux dont la résidence ici est éloignée de leur aire de répartition traditionnelle, moins fragmentée, dans le reste de l'Afrique occidentale. Deux (2) sont très liées aux tapis herbacés courts: l'Astrild-caille à face noire (Ortigospiza a. atricollis) et le Bengali zébré (Amandava s. subflava); quatre (4) sont intimement dépendantes du marais et de ses roselières: la Rousserolle africaine (Acrocephalus baeticatus ssp. minor guiersi) et la Rousserolle des cannes (Acrocephalus rufescens ssp. senegalensis), la Cisticole roussâtre du Nil (Cisticola -galactotes- marginatus ssp. amphilectus) et surtout la Prinia aquatique (Prinia fluviatilis), une paludicole extrêmement localisée en Afrique subsaharienne (cf. lien ci-après). Une septième espèce, le Gobemouche des marais (Muscicapa aquatica), bien répandue dans l'Afrique de l'ouest, est ici seulement connue des berges du lac de Guiers. Pour bien connaître l'oiseau du Burkina Faso, nous sommes persuadés l'avoir observé sur les rives du N'Galam, un affluent du Djeuss, à l'amont de Bango... Face aux chambardements qui reconfigurent l'ensemble du bas-delta au profit d'une agriculture grande consommatrice d'eau et de terres, il est évident que les huit espèces, résidentes d'Afrique, sont à terme menacées. Elles devraient être, le plus tôt sera le mieux, une préoccupation majeure pour les ornithologues, les scientifiques et les protecteurs sénégalais de l'environnement, avec pour objectif prioritaire d'en sauvegarder les habitats. On ne doute pas un instant que nos camarades sont déjà à la tâche; et que les politiques du pays seront à l'écoute de leurs recommandations, prompts à protéger leur patrimoine naturel de la vallée. Il est permis de rêver !

Voir sur Ornithondar:
Deux 'locales': Prinia aquatique et Tarier pâtre africain, 2016 02 29

Ci-dessous:
Tariers pâtres d'Afrique - Saxicola torquatus moptanus, mâles et femelle (ci-après à d.)
2016 12 8 & 11 / © Photos par Frédéric Bacuez
- Cliquer sur les photos pour agrandir -

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