" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

mercredi 2 décembre 2015

2, l'aigle ravisseur nidifie sur un pylône à haute tension - choix ou contrainte ?

Aigle ravisseur adulte sur un pylône de la ligne à haute tension trans-Ferlo, zones dunaires du Fuuta Tooro
2015 12 2, 16h35 / © Photo par Frédéric Bacuez
Nid d'aigle ravisseur sur un pylône de la ligne à haute tension trans-Ferlo, zones dunaires du Fuuta Tooro
2015 12 2, 16h30 / © Photo par Frédéric Bacuez

* Dans les dunes arborées du Fuuta Tooro -

APREM'-
Dans les dunes rouges nous zigzaguons au ralenti entre les buissons de leptadenia pyrotechnica à la recherche d'un petit oiseau saharo-sahélien emblématique, prisé des ornithos, la prinia à front écailleux (spiloptila clamans). Dans le lointain, c'est d'abord un nid qui attire mon attention; il est judicieusement installé entre les croisillons métalliques d'un pylône de la ligne à très haute tension qui traverse le Fuuta Tooro puis le Ferlo vers le barrage hydroélectrique de Manantali, au Mali. A distance, et au regard du gigantisme de son arbre de fer porteur, le nid réputé volumineux semble ici de moindre taille - qu'on ne s'y trompe pas, en fait... Dans le véhicule, je pense tout haut qu'il s'agirait bien de l'aire d'un aigle ravisseur - déjà observée ailleurs, notamment en Éthiopie (cf. photos comparées ci-dessous). Au pylône suivant, tiens tiens, c'est encore loin mais à coup sûr il y a un rapace perché: il est immobile à la cime, nous tournant le dos. Son jizz semble celui d'un aquila; il m'apparaît relativement costaud bien que rapetissé, encore, par le gigantisme de l'armature qui lui sert de vigie au-dessus des mornes sables et de leur végétation rabougrie. On approche à pied; l'aigle ne semble pas effrayé. Dans le mille ! Il s'agit bien d'un adulte d'aigle ravisseur (aquila rapax ssp. belisarius). Celui-ci surveille son territoire, et l'aire, à distance mais en vue. Pas moyen de deviner, en revanche, sur l'autre pilier, une tête d'aiglon dépassant du nid. Les pontes dans le Sahel sénégalais ayant été constatées entre décembre et février, on pourrait imaginer que la 'saison' a commencé, ici autour de ce nid. L'aigle s'élance tranquillement au bout de quelques minutes et amorce quelques cercles pour pomper dans les dernières thermiques du jour avant de finir par s'installer (pour la nuit ?) sur un troisième pylône (cf. photo ci-dessous)... Plus loin encore dans les dunes arborées, en toute fin d'après-midi, le même ou un second aigle passe à très faible hauteur au-dessus de la voiture... Il a quelques matériaux dans les serres, on dirait de l'herbe mêlée à de l'argile humide (cf. photo en bas de notule): serait-ce le moment de recharger ou de colmater le nid ?

Nota 1: l'aigle ravisseur (aquila rapax ssp. belisarius, tawny eagle) fait partie de ces grands oiseaux africains qui peuvent nidifier sur des pylônes électriques. Comme le font, en Europe, le balbuzard pêcheur (pandion haliaetus) et la cigogne blanche (ciconia ciconia), et même l'aigle de Bonelli (aquila bonelli). Nous l'avons personnellement constaté en Éthiopie, lors d'une courte incursion dans ce qui reste du parc national d'Abijatta-Shala, dans la vallée du Rift, bouffée par les gueux et leurs boeufs: un couple d'aigles nourrissait un aiglon au nid sur un pylône électrique, en janvier. Exactement comme ici, au seuil du vaste Ferlo sahélien. Il serait intéressant de savoir si cette habitude qui va croissant chez ces oiseaux est un choix ou un pis-aller: l'apparition récente de ces gigantesques légos métalliques dans les infinis africains aurait-elle favorisé de nouvelles pratiques nidificatrices ? Ou serait-elle un recours pour réussir à nicher en paix, en effet ? L'aigle ravisseur est un rapace traditionnel des horizons dégagés, ayant une nette préférence pour les steppes à acacias, si possible légèrement vallonnées. Si les acacias tortilis sont suffisamment sains et abondants, disposés de loin en loin, l'aigle ravisseur établit son gros nid de branchages et autres liants végétaux directement sur l'ombrelle végétale. Sans plus de discrétion. Ici dans les dunes arborées du Fouta, les acacias tortilis de la race raddiana ne manquent pas; pourquoi alors s'élever de 5 mètres à 40 mètres d'altitude et rendre ardues les manoeuvres de transport des matériaux architecturaux ? Pourquoi accroître les difficultés en insérant le nid dans le 'treillis' des armatures d'acier, entre la 'poutre' et le 'chevalet du cable de garde' ? Pour ma part, je pense que la seule ponte de l'année (deux poussins dont le plus fort éjecte en général le plus faible hors du nid) ne pouvant être au mieux dérangée au pire pillée par les enfants-bergers, l'aigle ravisseur, qui a de très bonnes capacités d'adaptation aux menaces (dérangements, dénichage, empoisonnement, destruction de l'habitat) a décidé de mettre hors d'atteinte sa nichée ! Faute d'arbres sécurisés, souvent, faute de tranquillité, à tous les coups. Les espaces sahéliens ont beau ressembler à de paisibles paysages bibliques, ils sont sans cesse parcourus en tous sens par des troupeaux pléthoriques de bovins, de caprins et d'ovins poussés avec langueur par des bergers souvent juvéniles; voire enfantins. Qui trompent l'ennui et la monotonie de leur job par de multiples activités... d'enfants: cueillir, collecter, traquer, chasser, tuer dès que l'occasion se présente. Oui oui, même les enfants peuhls dont on dit qu'ils ont l'âme contemplative et moins carnassière que leurs petits cousins villageois et agriculteurs... Ben voyons... L'empoisonnement de carcasses dans le but d'éliminer les ultimes et hypothétiques prédateurs de la région n'a pas arrangé les choses, dans les années 60-80 du siècle passé. L'aigle ravisseur, qui est un rapace opportuniste (il mange ce qu'il trouve !) et fréquente les bords de route en quête de bêtes percutées, ou les basses-cours à l'occasion, ne rechigne pas à fréquenter les déchetteries et les troupes de vautours autour d'une carcasse... Et même à 'ravir' un animal mort, ou les morceaux d'une dépouille à un autre prédateur, à plumes ou à poils !

Notre grand rapace le plus commun et le plus tolérant, à son tour en déclin sévère 

Nota 2: l'aigle ravisseur (aquila rapax ssp. belisariustawny eagle) a longtemps été le grand rapace le plus commun d'Afrique. C'est avec les années 70 du siècle passé qu'un net déclin de ses effectifs a été constaté, bien que moins massif que chez les autres grands rapaces (serpentaire, circaète de Beaudouin, bateleur, aigle de Wahlberg, aigle huppard, aigle fascié, aigle martial) d'abord, puis vautours (percnoptère d'Egypte, vautour à tête blanche, vautour oricou, vautour africain, vautour de Rüppell, et maintenant vautour charognard), ensuite. Au début des années 80, Gérard Morel notait déjà: "il y a une vingtaine d'années [début des années 60, ndlr],  l'aigle le plus commun (avec l'aigle pêcheur) du delta du Sénégal (particulièrement les rizières) et du Ferlo, mais devenu assez rare". Et la situation ne s'est pas améliorée depuis ces premiers constats de raréfaction. Ces trente dernières années, l'ornithologue français Jean-Marc Thiollay*1 a très bien documenté la chute catastrophique de nos prédateurs du ciel africain - du jamais vu dans un déclin de grandes espèces aviaires communes à l'exception de celle des vautours du sous-continent indien. En ce qui concerne l'aigle ravisseur, la raréfaction a très tôt touché les maigres effectifs du Maghreb, puis de l'Afrique du sud avant d'affecter les importantes populations d'Afrique orientale - à l'exception peut-être, jusque il y a peu... de l'Ethiopie. Dans notre région, hors des parcs nationaux et réserves naturelles, les effectifs d'aquila rapax ont chuté de 87% aux Mali, Burkina Faso et Niger, entre 1969-73 et 2000-04 (in Thiollay, 2007) ! Last but not least, même constat dans la première décade du XXIe siècle, bien que moins accentué, dans le coeur même des espaces dits protégés, y compris sur les confins 'sauvages' du Burkina, Bénin et Niger (complexe du W, de la Pendjari, de l'Arly et des grandes réserves cynégétiques de l'est burkinabè, Thiollay 2007). Similaires tristesses dans le nord Cameroun (Thiollay 2007), et même au Kenya où la population d'aigles ravisseurs de la Masaï Mara national reserve a chuté de 28% entre 1976-88 et 2003-05 (in Virani et al., 2011).

La haute tension comme ultime protection ?

En nidifiant sur les pylônes à (très) haute tension du continent, ainsi que nous l'avons constaté au Sénégal et en Ethiopie, l'aigle ravisseur peut assurer la pérennité de sa population en s'affranchissant des ravages à moyen terme du dérangement et du pillage des nichées. En revanche, faute d'études, on ne sait pas quel sera l'effet des ondes sur les oiseaux ? Et quels seront les impacts des inévitables accidents avec les cables et fers des grandes armatures d'acier sur la démographie déjà chancelante d'aquila rapax ? On pense tout particulièrement à la première sortie du nid des poussins, aux juvéniles inexpérimentés au vol maladroit et, peut-être, aux oiseaux migrateurs venus du Maroc ou de l'orient. Il ne faut jamais oublier, une étude approfondie l'a chiffré en 2011, que les lignes électriques d'Afrique et d'Eurasie sont la cause d'environ 10 000 morts d'oiseaux par électrocution, chaque année; et de 100 000 décès par collision avec ces barrières qui traversent désormais les grandes solitudes africaines comme ici dans le Fuuta Tooro et le Ferlo. Les oiseaux de grande taille étant les plus touchés par le drame. Surtout lorsque le réseau est mal entretenu, comme on l'a vu précédemment au Soudan, avec la mort de milliers de cigognes et de percnoptères; ou tout récemment dans le sud-ouest du Maroc, avec l'électrocution de neuf grands et rares rapaces (3 aigles impériaux ibériques, 5 aigles de Bonelli, 1 aigle royal) !*2 

 Lire:
*Severe decline of large birds in the Northern Sahel of West Africa: a long term-assessment,
par Jean-Marc Thiollay in Bird Conservation International, 2006 12
*2 Electrocution of nine rare eagles at Guelmim, in MoroccanBirds 2015 11 26 (le rapport: ICI)
Maroc: quand l'électrification représente un danger pour les aigles rares, par Ristel Tchounand in Yabiladi.com 2015 12 1

En rappel:
Un aigle ravisseur: l'ultime 'aquila' du Sahel ?, in Ornithondar 2014 01 26


 " les effectifs d'aquila rapax ont chuté de 87% 
aux Mali, Burkina Faso et Niger, entre 1969-73 et 2000-04 
(in Thiollay, 2007) ! "

Ci-dessous, à gauche de haut en bas:
Aigles ravisseurs (aquila rapax ssp. belisarius ?), adulte et pull au nid sur pylône électrique (120 à 315 kv)
Parc national Abijatta-Shala, vallée du Rift, Ethiopie 2015 01 18, 7h15 du matin
Ci-dessous, à droite de haut en bas:
Aigle ravisseur (aquila rapax ssp. belisarius), adulte et nid sur pylône-chat à très haute tension (450 à 735 kv)
Fuuta Tooro, région de Gamadji Saré, vallée du fleuve Sénégal 2015 12 2, 16h35-17h25
/ © Photos par Frédéric Bacuez

                                                                 En ÉTHIOPIE      -      Au SÉNÉGAL                                             



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