" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

vendredi 18 décembre 2015

Cette année, les moinelettes à front blanc 'en pagaille' !

Moinelette à front blanc - eremopterix nigriceps ssp. albifrons, mâle adulte
Ferlo, 2015 12 3, 15h30 / © 
Photo par Frédéric Bacuez

* Dimar, Kooya, Ferlo -

Sujet éminemment ornitho: l'alouette et ses déclinaisons... On ne peut évidemment pas courir le Sahel, et donc le Ferlo sénégalais, sans en croiser - et pas qu'un peu ! Quatre espèces afrotropicales dominent largement, ici: deux eremopterix (leucotis et nigriceps), un galerida (cristata), et une mirafra, (cantillans). Avec le moineau doré (passer luteus), ce sont les oiseaux indissociables, et les plus fréquents, du paysage steppique de notre région. La bonne pluviométrie de l'année aidant, le tapis herbacé est bien fourni, dans le Sahel. Et si les graminées ont bien poussé, pas encore tondues par le pléthorique cheptel domestique, il y a forcément abondance d'alouettes ! Les unes sont inféodées à l'herbe courte, d'autres chercheront volontiers des touffes plus drues, plus hautes; enfin, certaines espèces apprécieront tout spécialement les nouveaux pare-feux, sur les bordures desquels les tiges fauchées auront dispersé leurs pailles et projeté les graines, et mis à nu les insectes... Tout le bonheur de la moinelette à front blanc (eremopterix nigriceps, cf. photos ci-après et en haut de notule), particulièrement abondante cette année.

Eremopterix nigriceps, par Joseph Smit, 1871
Zoological Society of London


La moinelette à front blanc (eremopterix nigriceps ssp. albifronsblack-crowned sparrow lark) est une alouette-moineau pas toujours facile à repérer quand elle est au sol. Sauf en période nuptiale lorsque le mâle s'élève dans l'air en cerclant et chantant avant de retomber comme un parachute, par palliers ainsi que le font peu ou prou toutes les espèces d'alouettes. Sauf aussi, quand le groupe est en travers de la piste, ou du pare-feu, ne s'envolant qu'à la dernière seconde quasiment sous le pare-choc, pour aussitôt se reposer sur le sable, à coté si l'oiseau ne progresse pas avec la voiture, toujours devant ! Même le mâle, qui arbore un contrasté et joli plumage noir-blanc-crémeux peut facilement épouser les sables piquetés d'herbes espacées sur lesquels ils cherche sa pitance; et surtout monte la garde de son harem ! Cette moinelette a un faible pour les vastes espaces semi-arides mais saisonnièrement ponctués de parterres herbacés après la mousson.
A la différence de sa cousine la moinelette à oreillons blancs (eremopterix leucotis ssp. melanocepha), résidente et adepte de terrains moins déserticoles, la moinelette à front blanc est à l'origine une espèce des "steppes arborées à acacias et graminées"*1 du Sahara. Mentionnée du Sahara occidental dès 1957 par Valverde*1, elle y est depuis une espèce phare pour les birdwatchers qui sillonnent ces confins marocains voisins de la Mauritanie, notamment dans la région d'Awsserd. Dans le nord du Sénégal, les premières mentions sont consécutives des premières années du grand cycle trentenaire des sécheresses qui a affecté l'Afrique sahélienne*2 dès 1969. Inconnue de notre Sahel avant les années '70, certaines années elle y devient même plus abondante que notre locale moinelette à oreillons blancs ! A la faveur de l'aridification du climat et des paysages d'Afrique de l'Ouest, cette moinelette a conquis de nouveaux territoires vers le sud: elle atteint l'extrème nord du Nigeria, le sud Soudan, les confins septentrionaux de Ouagadougou, au Burkina Faso, et de Bamako, au Mali. Mais c'est au Sénégal que la conquête territoriale a été la plus spectaculaire: via les plaines de la Grande Côte et la péninsule du Cap Vert elle colonise désormais la Petite Côte et surtout le Sine Saloum dont la salinisation et l'assèchement végétal lui sont probablement favorables. Comme les choses ne sont pas si simples, même chez les alouettes, nos moinelettes à front blanc sont très exigeantes quant à la qualité des 'paturages' qu'elles utilisent: il leur faut une pluviométrie courte dans le temps mais suffisante pour reverdir les steppes et déserts... C'est pour cette raison qu'à l'instar de la majorité des espèces d'alouettes saharo-sahéliennes, les moinelettes à front blanc peuvent être absentes de certaines zones pendant plusieurs années puis réapparaître en nombre à la faveur d'une bonne pluviométrie... de quelques bienheureuses averses dans un laps de temps court. Tel est le cas, cette année, dans le Sahel sénégalais.

Sources:
*1 Michel Thévenot et Patrick Bergier, in Go-South Bulletin 01/2008
*2 In G. Morel

Du coté de Richard-Toll, le 10 décembre dernier... (cf. photos ci-après)
"(...) comme l'espèce n'est pas (...) dans mes listes, je l'avais identifiée comme une [alouette du] Kordofan [mirafra cordofanica, ndlr.] à cause du pattern roux-noir-blanc de la queue; à tête reposée j'avais éliminé cette option: la projection ne colle pas, le bec non plus, enfin ce n'est pas ça de toute façon... J'en avais fait ensuite une [alouette] calandrelle [calandrella brachydactyla ssp., ndlr.], à contrecoeur parce que cela ne ressemble pas aux calandrelles que je connais même si je faisais l'hypothèse d'une sous-espèce désertique. (...)"
- Conversation avec B. S.



Ci-contre: femelle immature de moinelette à front blanc (eremopterix nigriceps albifrons
au sud-est de Richard-Toll, 2015 12 10 / Courtesy © photos par  Benoît Segerer pour Ornithondar

" Jizz - humeur exécrable (...) 
[avec ce] cercle orbital qui lui confère un air de gueule-de-bois-pas-très-réveillé-et-mal-luné. 
Pas très beau. "
- Conversation avec Ludwig Lucker, 2015 12 18

Pas très belle, en l'espèce...




Des alouettes dans le Sahel sénégalais

Neuf (9) alouettes et apparentées fréquentent le Sénégal, dont huit (8) peuvent se retrouver dans notre Sahel, des deux cotés du fleuve Sénégal - six (6) espèces subsahariennes et deux (2) espèces paléarctiques erratiques d'hiver. :

  • Alouette chanteuse (mirafra cantillans ssp. chadensis, singing bush lark)
  • Alouette du Kordofan (mirafra cordofonica, Kordofan lark)
  • Alouette bourdonnante (mirafra rufocinnamomea ssp. buckleyi, flappet lark)
  • Alouette calandrelle (calandrella brachydactyla ssp. brachydactyla et/ou rubiginosa, greater short-toed lark)
  • Cochevis huppé (galerida cristata ssp. senegallensis, crested lark)
  • Sirli du désert (alaemon a. alaudipes, greater hoopoe lark)
  • Moinelette à oreillons blancs (eremopterix leucotis ssp. melanocephala, chestnut-backed sparrow lark)
  • Moinelette à front blanc (eremopterix nigriceps ssp. albifrons, black-crowned sparrow lark)

Nota: toutes ces alouettes sont sujettes à des déplacements plus ou moins importants, encore mal connus, y compris chez les plus communes d'entre elles (cochevis et moinelettes). Ce que l'on constate dans notre région, en revanche, c'est l'augmentation des mentions concernant les espèces réputées les plus déserticoles. Cela a été le cas, avec les vagues de sécheresse des années '70 et '80 du siècle dernier, de la désormais commune moinelette à front blanc (eremopterix nigriceps) qui a même étendu son territoire des confins mauritaniens jusqu'au Sine Saloum, avec des incursions en Casamance ! Jusqu'à la catastrophique mousson de 1972 cette espèce était considérée comme occasionnelle, et seulement dans le Dimar ! Les temps ont bien changé: certaines années, et sur les sites les plus favorables (Trois-Marigots, Ndiaël, Ferlo), pas une billebaude sans la lever, à l'instar de sa cousine la moinelette à oreillons blancs (eremopterix leucotis) et du cochevis huppé (galerida cristata). Plus besoin d'aller dans le Sahara marocain pour faire d'émotives et lointaines coches de l'oiseau jadis exclusivement déserticole !
Outre l'alouette de Dunn (eremalauda dunni ssp. dunni), une autre déserticole qui pourrait tôt ou tard faire son apparition dans nos steppes sablonneuses, l'alouette du Kordofan (mirafra cordofonica) pointe désormais le bout de son bec dans l'extrème nord du Sénégal: dans les cordons dunaires de ce Dimar qui fait le lien entre le Walo et le Kooya du Ferlo. Probématique espèce, connue des confins sahéliens de Mauritanie et du Mali comme des savanes soudaniennes, l'alouette bourdonnante (mirafra rufocinnamomea) est à l'évidence la plus vagabonde de toutes; en attendant d'en savoir plus sur son statut, on imagine volontiers qu'elle passe et séjourne dans les régions ici évoquées. En pénétrant dans le Kooya et le Ferlo, deux alouettes dominent très vite: l'alouette chanteuse (mirafra cantillans) et, outre la moinelette à oreillons blancs (eremopterix leucotis), la désormais commune moinelette à front blanc (eremopterix nigriceps, cf. plus haut). Cette année, les deux espèces y sont particulièrement abondantes, qualité du tapis herbacé oblige ! La moinelette a un faible pour les sols sablonneux jonchés de pailles et de brisures d'herbes; en ce début de saison sèche elle se tient en nombre sur les accotements des pistes et les sentes à bovins, et sur les pare-feux. La chanteuse, autrement plus farouche et difficile à observer se tiendra dans les parterres herbacés pas encore dégradés par les ruminants, le vent ou... le feu. On l'y trouvera seule ou en petites bandes, s'élevant du fouillis jaunâtre pour chanter dans les airs puis redescendre aussi rapidement en battant des ailes... Pour les deux délicats piafs, pas d'herbages pas de présence, nos oiseaux resteront plus au sud, en espérant que la mousson suivante sera plus généreuse sur le Sahel.
Quant aux deux espèces d'alouettes paléarctiques que l'on peut observer en hiver dans notre région septentrionale du Sénégal, l'alouette calandrelle (calandrella brachydactyla) et le sirli du désert (alaemon a. alaudipes), le plus souvent venues du Maghreb pré-saharien, l'une grégaire l'autre solitaire, on pourra les observer sur les sites les plus arides: la grande cuvette du Ndiaël sera la zone la plus favorable pour l'ornitho désireux de ne pas errer pendant des jours dans le vaste Ferlo... sans les y trouver !

"Les alouettes vivant dans les milieux désertiques (...) font partie des espèces les plus recherchées par les observateurs se rendant en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient. Mais leur rencontre est souvent aléatoire car ce sont des oiseaux nomades, imprévisibles, apparaissant en groupes parfois très confiants (comme beaucoup d'espèces déserti[coles]) une année dans un secteur, puis disparaissent plusieurs saisons de suite."
In Ornithomedia, 2009 08 24

Sur les alouettes d'Afrique:
http://creagrus.home.montereybay.com/larks.html

Alouette(s), gentille(s) alouette(s)...

Ci-après, de haut en bas et de g. à d.: alouettes au Sénégal...
Moinelettes à front blanc, mâles et femelle - 
Moinelettes à oreillons blancs, mâles - Alouette chanteuse
Cochevis huppés en parade nuptiale - Alouettes calandrelles à l'envol - Sirli du désert
2015 12 3 & 4 / © Photos par Frédéric Bacuez
- Cliquer sur les photos pour agrandir -



  " (...)
Qu'il te fait bon ouïr, à l'heure
Que le bouvier les champs labeure,
Quand la terre le printemps sent,
Qui plus de ta chanson est gaie
Que courroucée de la plaie
Du soc, qui l'estomac lui fend !

Sitôt que tu es arrosée,
Au point du jour, de la rosée,
Tu fais en l'air mille discours;
En l'air des ailes tu frétilles,
Et pendue au ciel tu babilles
Et contes au vent tes amours.

Puis du ciel tu te laisses fondre
Dans un sillon vert, soit pour pondre,
Soit pour éclore, ou pour couver,
Soit pour apporter la béchée
A tes petits, ou d'une achée,
Ou d'une chenille, ou d'un ver. 
(...) "

- Pierre de Ronsard (1524-1585)
'Ode à l'alouette', in Les Quatre saisons


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