" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

lundi 26 octobre 2015

26, le Ndiaël est bien une réserve "spéciale": on y abat les gonakiers pour en faire du charbon ! [2/2]

Steppes du Ndiaël après la mousson
2015 10 26, 16h31 / © Photo par Frédéric Bacuez

* Réserve spéciale d'avifaune du Ndiaël (RSAN) -

Avec Etienne Henry et Abdoulaye Sow.
En voiture et à pied.

APREM'-
Juste un coup d'oeil aux abords du Ndiaël après la mousson - il tombe encore quelques gouttes, cet après-midi-, histoire de voir comment le tapis herbacé a recouvert la steppe poussiéreuse si souvent balayée par l'harmattan. Les sols oxydés sont presque rouges tant ils sont humides, après deux mois d'une relative bonne pluviométrie; notre voiture imprime bien la piste jusqu'à ce qu'elle disparaisse plus ou moins dans le premier bas-fond verdoyant. Au loin, la Grande mare est bien remplie - mais les grands rassemblements d'oiseaux ne sont pas encore au rendez-vous. Sur les sables à vif, des dizaines de guêpiers de Perse (merops persicus, blue-cheeked bee-eater) reposent à même le sol, pour les juvéniles, et sur des bouses de bovins ou des souches d'arbrisseaux morts, pour les adultes (cf. photos ci-après). Émergeant là-bas du camaïeu herbeux tantôt verdâtre tantôt jaunâtre, la tête d'un ganga à ventre brun (pterocles exustus). Au ras de la pénéplaine, un busard cendré (circus pygargus) s'élève pour franchir les bosquets de gonakiers (acacia nilotica) qui parsèment les mornes étendues toujours troublées par les brumes d'évaporation. Nous sommes toujours au paradis des mirages.



Ci-dessus: la steppe du Ndiaël et l'euplecte franciscain, mâle territorial
Ci-dessous: à g., la piste dans la steppe encore humide - à d., le canal de Bombol
2015 10 26 aprem' / © Photos par Frédéric Bacuez
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Le guêpier de Perse, une espèce en pleine expansion !

Le guêpier de Perse (merops persicus ssp. chrysocercus, blue-cheeked bee-eater) était quasiment inconnu du Sahel sénégalais jusqu'aux années '70 du siècle passé. A la faveur des grandes sécheresses de 1973-74 et 1983-85, l'oiseau présaharien a conquis de nouveaux territoires désertés par la pluviométrie de plus en plus en profondeur vers le sud, où on le retrouve en hiver jusqu'en Guinée Bissau. L'espèce s'est même installée en tant que résidente dans la majeure partie de la vallée du fleuve Sénégal, des rives du Lampsar à la région de Matam. Ce guêpier venu d'Afrique du nord est devenu en à peine une quarantaine d'années l'un des oiseaux les plus familiers de notre Afrique subsaharienne et sahélienne, en passe même de devenir aussi fréquent que l'emblématique guêpier nain (merops pusillus) du cru - singulièrement dans le Ndiaël.

Ci-dessous: guêpiers de Perse, adultes et jeunes de 1ère AC dans la steppe du Ndiaël
2015 10 26 aprem' / © Photos par Frédéric Bacuez
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Mirage aussi, mirage toujours: cela fait vingt ans que l'on parle de réhabilitation de la 'Réserve spéciale d'avifaune' du Ndiaël... Vingt ans que de petits sous se perdent ici dans les sables d'un pseudo sanctuaire dont on ne sait que faire en définitive. Le supprimer d'un trait de plume comme le président Wade avait presque réussi à le faire, pour d'opaques intérêts sonnants et trébuchants ? Couper la mangue en deux, à la façon du président Sall, en ménageant la chèvre - les éleveurs de l'Association inter villageoise du cru- et le chou - des Italiens aux fonds douteux qui se targuent de faire pousser et fructifier les miracles ?... On laisse donc les uns grignoter le domaine; on calme les autres, ceux qu'on dépouille de leur seul patrimoine, les terres du Ndiaël, à grand renfort de promesses. L'Etat (r)assure les associations environnementales "partenaires", Wetlands et BirdLife, que cette fois promis juré on va relancer la remise en état du patrimoine naturel - envoyez donc l'argent ! Quelques travaux de reprofilage, un drainage ponctuel, un creusement de chenal, la construction d'un mirador. Un officier des Eaux & Forêts est affecté à la tête de la réserve; deux bâtiments des plus rustiques sont sortis de terre, au milieu de nulle part, hors réserve et à plusieurs kilomètres de tout accès au Domaine; ils semblent végéter à l'état de murs inachevés depuis six mois... Les deux gigantesques silos à riz en forme de Twin towers en cours d'érection sur la lisière du Ndiaël, et qui n'étaient que vue de l'esprit avant la mousson, domineront la steppe avant même que le prochain don, pardon le partenariat à signer et son obole ne posent un toit de toles sur les murs de ce qui est censé devenir le Poste Central (PC) de la réserve naturelle - c'est écrit sur un panneau qui trône en bord de route nationale. Le panneau, c'est le truc à la mode, dans la vallée du fleuve. Visiblement, il y a là un marché porteur: la moindre piste à bétail, le plus banal gué, un point d'eau, un baobab nécessitent leur grand écriteau, planté lui aussi au milieu de... rien ! Evidemment, pour aller ficher le machin si loin de tout, il faut un véhicule, des gravillons, un peu de ciment, les manoeuvres, leur contremaître, des sous-fifres et le responsable des opérations. En attendant le cérémonial folklorique de l'inauguration, le ruban, l'estrade, les boubous, les costumes et les chaussures cirées, les gens importants de la ville, voisine et lointaine, plus la pelletée de congratulations, les discours et les envolées lyriques. Pour pas grand chose. Et très vite, pour rien.

Ci-dessous: les twin towers du Ndiaël...
2015 10 26 aprem' / © Photos par Frédéric Bacuez



En attendant que tout cela ne fasse son effet et ne revivifie les 46 550 hectares de la réserve du Ndiaël - la RSAN, presque trois fois le Djoudj !-, le temps qui passe, la pression anthropique et les bonnes vieilles habitudes font leur oeuvre. Et il n'est pas besoin de s'enfoncer dans la réserve pour en prendre toute la mesure...  Cet après-midi, en longeant le canal de Bombol, curé, desherbé et nettoyé l'an passé, on constate l'inanité des "activités": la digue-piste sur le coté de laquelle 'on' avait entreposé les typhas arrachés au canal est bien érodée... par ces monticules qui favorisent le ruissellement des eaux de pluie, et de la boue, vers le même canal. Déjà les typhas repoussent sur la berge nettoyée. Les plantes invasives reprennent lentement possession de l'eau libre. Et sur la rive boisée, voilà que la maigre ripisylve en prend plein la gueule: comme partout dans notre vallée, le moindre bosquet riverain tôt ou tard se voit attaqué par les bûcherons-charbonniers qui visent expressément les gonakiers (acacia nilotica). C'est à quelques dizaines de mètres de la route nationale, en pleine réserve, le long d'un chenal riche d'oiseaux censé, avec le Nyeti Yone, rendre vie au Ndiaël. On voit les restes du campement, avec ses inévitables bidons et tissus divers abandonnés, les empreintes au sol de la meule, les amas de branchages et même un amoncellement de bûchettes rouges qui n'attendent plus que la charrette, le pick-up et le retour du charbonnier ! On se pince pour y croire... Quel dessous de table, quelle magouille de tout petits xalis a pu autoriser tel saccage, cette prédation sur un 'joyau en perdition' dont on clame qu'il va mieux, qu'on travaille à le revitaliser ?!... Ce Ndiaël-là tel un serpent des sables, sempiternel foutage de gueule...

Ci-dessous: canal de Bombol, dans la 'réserve spéciale d'avifaune' du Ndiaël
Les bûcherons-charbonniers transforment les gonakiers en combustible pour le thé !
2015 10 26 aprem' / © Photos par Frédéric Bacuez


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