" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

vendredi 10 avril 2015

10, canal du Crocodile: des martinets pâles avec les noirs !

2015 04 10 15h30, héron cendré et phacochères sur le canal du Crocodile / © Photo par Frédéric Bacuez

* Canal du Crocodile -

APREM'-
Avec Alix & Daniel Mignot, et Moïse Guiré.
Temps: basculement des vents du nord vers le nord-est/est à partir de 15h, avec levée progressive des particules...

Pour atteindre l'extrémité septentrionale du parc national du Djoudj (PNOD), il faut faire en véhicule un grand contour par l'ouest via la digue qui protège des crues la cuvette rizicole de Débi (cf. carte ci-contre). A vingt-cinq kilomètres du poste forestier de Tiguet on atteint alors celui dit de Crocodile puis le canal du même nom: on voit de loin l'étroite ripisylve à gonakiers (acacia nilotica) qui jalonnent ledit cours d'eau. Long de sept kilomètres, le canal du Crocodile est un ouvrage hydraulique vital pour l'irrigation des cuvettes, marigots et lacs du parc national. En période de crue, quatre vannes permettent de puiser dans le fleuve Sénégal  l'eau nécessaire aux équilibres précaires du sanctuaire, artificiellement alimenté depuis les chambardements hydroagricoles des années '60' puis '80-90 du siècle passé. Malheureusement, les aléas climatiques et les vicissitudes environnementales ne facilitent pas l'optimisation d'un système hydraulique particulièrement complexe: mauvais entretien des ouvrages, faible maîtrise d'une crue qui n'arrive pas à date fixe, parasitisme du réseau par les plantes invasives à la moindre ouverture des vannes, ensablement des chenaux par le balayage des plaines dénudées... Les contraintes sont telles que l'entretien du système hydraulique du parc national s'apparente à un tonneau des Danaïdes - financier, d'abord !- et, le plus souvent, à un combat de Sisyphe contre une nature... qu'on a soi-même bouleversée pour la réduire à la seule satisfaction de l'irrigation rizicole...

Jusqu'au milieu des années '80, à l'instar des marigots de Khar, de Dinko et du Gorom, le canal du Crocodile était connu pour ses héronnières mixtes hébergeant différentes espèces d'ardéidés, de cigognes, spatules, ibis et cormorans. Une colonie importante de hérons pourprés existait par ailleurs dans la phragmitaie du marais de Gainthe. En 1986-87, les héronnières furent toutes désertées... Le 12 août 1986, le barrage de Diama était entré en fonction, empêchant définitivement le va et vient de la célèbre langue salée qui nettoyait chaque année l'intégralité du réseau aquatique, remontant en saison sèche jusqu'à Podor. L'arrivée d'eau saumâtre permettait aussi au Djoudj d'être une frayère bien plus riche en espèces de poissons qu'il ne l'est aujourd'hui, trop souvent asphyxié par la prolifération des végétaux d'eau douce. Un îlot du fleuve Sénégal en face du canal du Crocodile fut rapidement occupé par certains échassiers, en vain: seuls les hérons garde-boeufs (bubulcus ibis) et quelques aigrettes (egretta sp.) y trouvèrent leur bonheur...

Une zone amodiée de chasse*1... salvatrice !

Avec le curage du canal et une meilleure maîtrise des eaux fluviales, une nouvelle héronnière, quasiment la seule du parc national, s'est rétablie à l'aube du XXIe siècle dans la gonakeraie riveraine, légèrement en amont du lac du Lamantin*2 - à deux heures de marche du poste forestier dit du Crocodile: une centaine et plus de couples nicheurs de tantales ibis (mycteria ibis), de très nombreux bihoreaux gris (nycticorax n. nycticorax), quelques pélicans gris (pelecanus rufescens), des ibis sacrés (threskiornis a. aethiopicus) et même quelques spatules d'Afrique (platalea alba) ont réinventé ici une belle mais encore fragile 'héronnière'. A défaut de connaître exactement les bornes septentrionales du parc national, la réserve de chasse (ZIC Débi, gérée par l'ACTS*1) qui s'est développée de part et d'autre du canal, avec un campement*3 de tentes sud-africaines sur la berge orientale du marigot (le lodge Taweh, dépendant du Ranch de Bango), permet de sauvegarder une zone naturelle soumise à de fortes pressions anthropiques tant à l'ouest (le colonat de Diadiam II) qu'à l'est (le village d'éleveurs peuhls de Fourarate et les périmètres rizicoles qui poussent toujours plus vers le canal du Crocodile les troupeaux domestiques en manque de pâturages). La plaine de décrue de la Goulothie (cf. photo ci-dessous, en bas à d.) accueille en janvier de beaux effectifs de grues couronnées (balearica p. pavonina, 78 ind. le 15 janvier 2009*4). Les seuls reposoirs hivernaux du rare faucon crécerellette (falco naumanni) connus dans la zone accueillent ici, bon an mal an, un minimum de 300 individus tandis que les barhkanes font de spectaculaires dortoirs au sol pour les busards cendrés (circus pygargus) et les busards des roseaux (circus aeruginosus). Le canal et ses abords autorisent en outre de conséquents comptages d'hivernants ou d'afrotropicaux aquatiques*4. , La ripisylve fournie continue d'accueillir la nidification d'un certain nombre d'espèces emblématiques, même si leurs effectifs sont bien moindres aujourd'hui qu'avant l'édification du barrage de Diama*5. Quant à la réserve de chasse, évidemment, elle doit son existence à ses bataillons de phacochères qu'il est impossible de ne pas croiser, ici et là, jusque dans le canal ou sur ses berges, au bain de boue ou... au petit coin (cf. photos en bas et en haut de notule) !

*1 " La Z.I.C de Débi
Cette zone qui couvre une superficie de 7 500 hectares est une zone inondable irriguée par des marigots, des mares et de nombreux canaux. L'eau a un pH légèrement basique. Dans cette zone, les unités paysagères abritent une végétation variée et composée essentiellement de : Oryza bartii, Eragostis sp., Thyphae, Phragmites sp., Nymphea lotus, Scirpus sp.Sporobolus sp., Sporobolus robustus, de Tamarix senegalensis et d'Accacia nilotica. La faune y est essentiellement dominée par l'avifaune notamment les anatidés paléarctiques, les anatidés éthiopiens mais aussi par différents échassiers et limicoles. Les tourterelles et les rapaces y sont également observés. Les mammifères quant à eux sont essentiellement représentés par les phacochères et les chacals dorés. "

*2 Voir les photos de la 'héronnière', par Cécile Bloch: ICI sur Nundafoto (janvier 2009)
Et la chronique photographique de Cécile Bloch sur le canal du Crocodile: ICI sur Nundafoto (2009)
*3 Lodge Taweh, Voir ICI
* 105+ grands cormorans à poitrine blanche / 226 anhingas d'Afrique132 grandes aigrettes / 140+ hérons cendrés / 250+ ibis sacrés / 46 ibis falcinelles etc. [sources: comptage du 15 janvier 2009  R. Bussière (LPO)] 
* Par exemple: 898 ibis sacrés en décembre 1985, 40 ind. en 1990-91 / 362 spatule d'Afrique en décembre 1985, 24 ind. en 1989-90 [sources Rodwell & Co] mais 300+ tantales ibis en janvier 2009 [Bussière] contre 306 ind. en décembre 1985 [Rodwell]

vol d'oiseau... à 15 kilomètres  
 des premières dunes sahariennes 
du Trarza mauritanien !

Ci-dessous: 2015 04 10 autour du canal du Crocodile et dans la zone cynégétique du lodge Taweh 
/ © Photos par Frédéric Bacuez



Cet après-midi, ce sont les hirondelles et surtout les martinets qui donnent vie à un canal assoupi sous le soleil, après la courte saison de chasse hivernale. Par paquets de dix à quarante individus, les martinets noirs (apus apus, common swift) passent à intervalles de plus en plus réguliers à partir de quinze heures. Quelques indigènes martinets des palmes (cypsiurus parvus, african palm swift) patrouillent aussi dans les airs, comme les migrateurs passant, à faible hauteur au-dessus des gonakiers riverains (cf. photo ci-après). A la verticale du canal, des hirondelles rustiques (hirundo rustica, barn swallow) en vol sud-nord croisent, quant à elles, quelques hirondelles de rivage (riparia riparia, common sand martin) en vol est-ouest - cette dernière est pourtant l'hivernant paléarctique le plus abondant du delta: jusqu'à trois millions d'individus ! Si les premières recherchent quelques trous d'eau libre au milieu des salvinias invasives (cf. photos ci-dessus), pour se désaltérer en vol passant avant d'aborder le Trarza désertique, de l'autre coté du fleuve en Mauritanie, les secondes rejoignent les poteaux et les fils électriques à l'ouest de la cuvette de Débi, pour se reposer le dos contre le vent (cf. photo ci-après), avant de gagner les typhaies fluviales pour la nuit - il faut croire que l'heure n'est pas encore à la migration prénuptiale, pour celles-ci...

Un joli passage migratoire de martinets pâles !

Le plus intéressant, néanmoins, ce sont ces martinets pâles (apus pallidus ssp. brehmorum, pallid swift) qui passent par-dessus la ripisylve d'acacias. A plus faible altitude que les martinets noirs, ils sont au moins deux dizaines à progresser vers l'impitoyable Sahara: ici sur le canal du Crocodile, nous ne sommes qu'à 15 kilomètres à vol d'oiseau des dunes rouges du Trarza ! Ils croisent si bas qu'on parvient même à deviner le motif écailleux caractéristique de l'oiseau, à constater le contraste entre les primaires externes sombres et les internes plus claires que chez le cousin 'noir'... Même la selle et le masque des yeux, sombres, sont visibles (cf. photo ci-dessous) - c'est dire combien certains de ces apopidés au long cours étaient proches de l'observateur !

Nota: sous nos latitudes sahéliennes, si la migration des martinets noirs est bien connue, celle des martinets pâles l'est beaucoup moins. Il faut dire que les effectifs de ces derniers n'ont pas la taille des premiers. Les données sur les passages et l'hivernage d'apus pallida ont longtemps été fragmentaires, et peu précises; de nos jours encore, la confusion avec le cousin apus apus autrement plus commun et répandu rajoutant à sa méconnaissance, on en sait toujours peu sur sa distribution hivernale en Afrique subsaharienne, ainsi que sur ses trajets migratoires d'automne comme de printemps. Si le martinet pâle est un oiseau essentiellement méditerranéen, d'Afrique du nord et du sud de l'Europe, atteignant la vallée de la Garonne, en France, et le Tessin, en Suisse, quelques colonies habitent aussi le Sahara montagnard: certaines y sont résidentes à l'année, dans l'Adrar des Ifoghas (Mali), l'Ennedi et le Tibesti (Tchad), ou reproductrices d'été comme dans l'Adrar de Mauritanie. Il est peu probable que l'espèce, à la différence du martinet noir, laisse des estivants non reproducteurs sous nos cieux. Et quand on peut l'observer, s'il ne croise pas dans les limbes avec ses cousins, de juillet à février ici et là en zone soudanienne et pré-guinéenne, parfois semble-t-il jusqu'aux confins équatoriaux, le martinet pâle est à coup sûr un hivernant vagabond - qu'on observera à l'occasion dans la vallée du fleuve Sénégal dès le mois de février avant qu'il ne prenne la voie du nord, progressivement, de fin févier à fin avril. En France par exemple, les premiers arrivants sont notés début avril, les derniers repartent pour l'Afrique courant novembre. Au Maroc cependant, les premiers nidificateurs sont remarqués dès la mi-décembre, même si les pics migratoires y sont, au printemps, principalement documentés de fin février/mi-mars à fin avril/début mai, et, à l'automne, d'août à novembre... Bref, notre martinet pâle nous mène souvent dans les... nimbes (de l'ignorance) ! 

Lire et voir: Identification/distinguer les Martinets noir et pâle, in Ornithomedia 2016 05 4


2015 04 10 15h45, martinet pâle en migration sud-nord, canal du Crocodile / © Photo par Frédéric Bacuez

OISEAUX / 22 espèces cochées, 2 sp. entendues
MAMMIFÈRES / 1 espèce cochée

Vu:
  • Crabier chevelu (ardeola ralloidessquacco heron), quelques ind. 
  • Aigrette garzette (egretta garzettalittle egret), quelques ind. 
  • Héron cendré (ardea cinereagrey heron), quelques ind. (cf. photos en bas et en haut de notule)
  • Pygargue vocifère (haliaeetus vociferafrican fish eagle), 2 ind. s'envolant des arbres du canal 
  • Oedicnème du Sénégal (burhinus enegalensisSenegal thick-knee), 1+ ind. dans la ripisylve du canal 
  • Rhynchée peinte (rostratula b. benghalensisgreater painted-snipe), 1 ind. en vol N>S au ras du canal du Crocodile [Goulothie]
  • Râle à bec jaune (amaurornis flavirostra, black crake), 1 ind. [canal du Crocodile]
  • Jacana à poitrine dorée (actophilornis africanaafrican jacana), quelques ind. (cf. photos en bas de notule)
  • Engoulevent à longue queue (caprimulus c. climacuruslong-tailed nightjar), 1 ind. levé en lisière de ripisylve
  • Coucal du Sénégal (centropus s. senegalensisSenegal coucal), 1 ind. [nord du canal]
  • Tourterelle pleureuse (streptopelia decipiens ssp. shelleyiafrican mourning dove)
  • Tourterelle rieuse (streptopelia roseogrisea, african collared dove)
  • Tourterelle masquée (oena c. capensisNamaqua dove)
  • Huppe fasciée ssp. (upupa epops ssp., hoopoe), 1 ind. 
  • Hirondelle de rivage (riparia ripariacommon sand martin), quelques ind. [canal et environs] + nombreux groupes d'ind. perchés sur les fils et poteaux électriques (cf. photo ci-dessous à g.), exclusivement sur la partie ouest de la grande digue du fleuve, en particulier en face du parc national mauritanien du Diawling (vent dans le dos)
  • Hirondelle rustique (hirundo rusticabarn swallow), quelques ind. en très petits groupes, en migration prénuptiale 
  • Martinet des palmes (cypsiurus parvus, african palm swift), plusieurs ind. croisant parmi les passages sud-nord des martinets noirs et pâles (cf. photo ci-après à d.)
  • Martinet noir (apus a. apuscommon swift), dizaines et dizaines d'ind. passant en continu S>N à partir de 15h30 au-dessus du canal du Crocodile et de la Goulothie [zone cynégétique du lodge Tawey]
  • Martinet pâle (apus pallida ssp. brehmorumpallid swift), un certain nombre d'ind. parmi les nombreux martinets noirs en migration prénuptiale S>N [Goulothie] (cf. photo ci-dessus)
  • Moineau doré (passer luteusSudan golden sparrow)
  • Travailleur à bec rouge (quelea q. queleared-billed quelea)
  • Amarante du Sénégal (lagonosticta senegala, red-billed firefinch), en ripisylve du canal du Crocodile [Goulothie]
Entendu:
Camaroptère à dos gris (camaroptera brachyura ssp. brevicaudata, grey-backed camaroptera) / Pririt (batis) du Sénégal (batis senegalensisSenegal batis) [canal du Crocodile] /

Ci-dessous: 2015 04 10 au nord-ouest du parc national du Djoudj...
 A d., martinet des palmes au-dessus du canal du Crocodile - A g., hirondelles de rivage sur le fil, du coté de Débi et Tiguet 
/ © Photos par Frédéric Bacuez


AUTRES:
  • Phacochère commun (phacochoerus africanuscommon warthog), 4 ind. au bain de boue et traversant dans un sens puis dans l'autre le canal [du Crocodile, cf. photos ci-dessous et en haut de notule]

Ci-dessous, de g. à d.: 2015 04 10 15h sur le canal du Crocodile...
A la fraîche, face à face... - Avant la traversée du marigot - Bain de boue et envols de jacanas à poitrine dorée
/ © Photos par Frédéric Bacuez
- Cliquer sur les photos pour agrandir -

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