" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

dimanche 26 janvier 2014

26, un aigle ravisseur: l'ultime 'aquila' du Sahel ?

2014 01 26 11h45, aigle ravisseur de la forme pâle a priori subadulte chassant entre Diéri et Walo / Photo par Frédéric Bacuez

* Entre Diéri et Walo, aux portes de Dagana -

MATIN, 11h40-11h45-
A quelques dizaines de mètres au nord de la route, un aigle ravisseur (aquila rapax, tawny eagle) cercle à très basse altitude là où les cordons dunaires du Diéri descendent en pente douce vers les pâturages qui bordent le Walo cultivé. Le grand rapace inspecte les sables entre les arbustes souffreteux; la zone est coincée entre la vallée où s'activent des agriculteurs et la route goudronnée près d'un transformateur électrique au pied de la ligne à haute tension qui relie le Mali à la Mauritanie via le Sénégal. Nous sommes à moins de dix kilomètres de la ville de Dagana et c'est déjà un peu la civilisation, c'est à dire le grand n'importe quoi laid si cher aux humains de l'époque - ce qu'ils appellent pompeusement le progrès... L'aigle me survole, me scrute en se rapprochant, puis sans affolement reprend lentement les ascendants thermiques en pompant, ce qui, avec le petit vent saisonnier du nord-est chargé de poussières sableuses le repousse de mes jumelles et de... mon téléobjectif !

Le déclin (accéléré) des grands rapaces afrotropicaux

Nota : hormis le pygargue vocifère (haliaeetus vocifer, envergure de 190-240 cm), inféodé aux espaces aquatiques et relativement commun, l'aigle ravisseur (aquila rapax, envergure de 165-185 cm) est l'ultime grand rapace sahélien que l'on peut observer sans trop de difficultés. L'aigle martial (polemaetus bellicosus, envergure de 195-260 cm), le plus imposant prédateur de la région a quasiment déserté les confins sahéliens; il a rejoint à l'automne 2013 la longue Liste rouge des oiseaux en voie de disparition de l'UICN, dans la catégorie 'Vulnerable (VU)': traqué, chassé, abattu, empoisonné autant par les agriculteurs que par les éleveurs. Sur la Liste également, le bateleur des savanes (terathopius ecaudatus, envergure de 170-187 cm) dans la catégorie 'Near threatened/Bientôt menacé (NT)' et le circaète de Beaudouin (circaetus beaudouini, envergure de ~170 cm), dans la catégorie 'Vunerable (VU)'. Seuls le gymnogène d'Afrique (polyboroides typus ssp. pectoralis, envergure de ~160 cm) et le petit aigle de Wahlberg (hieraeetus walbergi, envergure de 141 cm), des visiteurs saisonniers dans la région du fleuve Sénégal en provenance des savanes soudano-guinéennes, ne sont pas (encore) menacés à (court) terme; la rareté de leur documentation sur nos confins laisse entrevoir, pour eux aussi, un déclin certain dans leur aire géographique de nidification.

 " Across Africa, 
widespread birds of prey are also disappearing at an alarming rate, 
and emblematic species such as Bateleur and Martial Eagle 
have been placed in a higher category of threat as a result
 - Jez Bird, BirdLife’s Global Species Programme Officer (mai 2009)

" Over the past 30-35 years 
the number of recorded  Beaudouin 's snake eagles in Senegal and Niger 
has decreased by 80-93%, 
which is equal to a decline of 30-50% over ten years/three generations "
- In The Eagle Directory

2014 01 26 11h45, un aigle ravisseur entre Walo et Diéri, près de Dagana / Photo par Frédéric Bacuez

Sursis (précaire) pour l'aigle ravisseur

L'opportunisme de l'aigle ravisseur, sa grande capacité d'adaptation, la diversité de son alimentation ont probablement permis à l'espèce de se maintenir au Sahel, jusqu'ici, y compris là où les Hommes ont pris toute ou presque la place. L'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) comme BirdLife International estiment, sans fournir de chiffres, que les effectifs de l'aigle ravisseur restent stables - eu égard sans doute à sa vaste répartition africaine et asiatique. Néanmoins, on pourrait sérieusement craindre que l'empoisonnement à grande échelle des carcasses d'animaux domestiques (par les éleveurs, contre les mammifères rôdeurs) ou sauvages (par les braconniers, pour éliminer les vautours susceptibles d'attirer les 'rangers') affecte aussi les populations d'aigles ravisseurs; ceux-ci ont aussi de l'attirance pour les carcasses, les 'ravisseurs' ont même l'habitude de chaparder proies et morceaux de viande au charognards assermentés (marabouts, vautours, chacals, hyènes). Le dérangement et le dénichage sont un autre fléau peu quantifiable: l'aigle ravisseur a coutume d'établir son aire sur des acacias ou des vires aisément accessibles.

Dans notre région, l'aigle ravisseur a quasiment disparu d'Afrique du nord où il ne subsiste que deux populations relictuelles - en Algérie (?) et assurément dans l'extrême sud-ouest du Maroc. En Afrique de l'ouest, c'est à peine mieux: si le rapace profite encore des grands espaces sahélo-sahariens peu habités (Mauritanie, Niger, Tchad), à condition que le couvert d'acacias raddiana y soit encore sain, sa situation s'est nettement dégradée dans les zones cultivées de la bande sahélo-soudanienne. Et faute d'investigations généralisées à l'ensemble de la région, on ne sait pas vraiment si la situation du grand rapace ouest-africain le plus abondant jusqu'au début des années 70' est "stable" ou pas... Pour ma part, j'ai ma petite idée sur la question...

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