" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

vendredi 24 janvier 2014

24, le triangle des Vautours !

Ci-dessus et ci-après:
 Vautours (gyps) africains & Vautour (gyps) de Rüppell
2014 01 24, 12h45 / © Photos par Frédéric Bacuez

* A l'ouest et à l'est du lac de Guier -

MIDI-
Deux vols cerclant de vautours à l'ouest puis au nord-est de Keur Momar Sarr (Voir ICI sur Ornithondar): le premier rassemble des Vautours africains (à dos blanc, Gyps africanus) et quelques Vautours fauves (Gyps f. fulvus); le second est constitué d'une majorité de Vautours fauves en compagnie de quelques Gyps africains et d'un magnifique Vautour de Rüppell (Gyps rueppelli, cf. photo ci-après)

Nota: immuable, c'est aux heures du zénith que les voiliers prennent de la hauteur au-dessus du delta sénégalais - les pélicans dans le Walo (basses terres), les circaètes et les vautours dans le Diéri (hautes terres). Il y a juste une chose qui a changé, et elle est de taille: les charognards, indéfectiblement liés pendant des siècles au décor africain, sont devenus des raretés au même titre qu'une grande part de ce qui vole, marche ou rampe dans la savane du continent, hormis les Hommes et leur bétail domestique. Le paradoxe de la situation laisse perplexe: il n'y a jamais eu autant de moutons, de chèvres et de vaches dans la bande sahélienne, bien plus qu'avant les hécatombes de 1973-1974 et de 1984-1985, années paroxysmiques d'une sécheresse trentenaire déjà oubliée par tous. On pourrait se dire qu'avec cet élevage extensif, qu'avec ces longs mois sans pluie qui succèdent à une courte saison humide il y aurait aussi plus que jamais des bêtes mortes, de soif, de faim, et, désormais, d'occlusion intestinale par ingestion de sachets plastiques ou renversées sur la chaussée par un véhicule motorisé; et que les vautours s'en trouveraient favorisés. Eh bien non ! Depuis l'aube du siècle, partout en Afrique subsaharienne les populations de vautours afrotropicaux chutent vertigineusement tandis que les habitants n'y prêtent guère attention et que les experts se perdent en conjectures pour expliquer cette disparition rapide.

Ci-dessus: 
 à g., Vautour africain - à d., Vautour de Rüppell 
2014 01 24, 12h45 à l'est du lac de Guier / © Photos par Frédéric Bacuez

Une raréfaction soudaine et encore inexpliquée

Jusqu'au seuil des années 90' du siècle passé, les vautours étaient partout fréquents en Afrique soudano-sahélienne. Pour les observateurs de ma génération, aucun marché à la ville comme 'à la campagne' ne se concevait sans ses alignements de charognards, perchés les uns à coté des autres au-dessus des étals ou cerclant en spirale au-dessus de la cité chaotique. Dans les villages, tout arbre de grande taille, un baobab ou un caïcédrat, portait sa colonie de Vautours (Necrosyrtes monachus, Gyps africanus) attendant les jours de marché et de cabaret, ou l'abandon d'animaux morts en lisière pour faire oeuvre de salubrité publique en quelques minutes. Plus loin en brousse, d'autres vautours plus solitaires (Gyps rueppellii, Torgos tracheliotos) patrouillaient invariablement dans le ciel des infinies savanes encore courues par les ultimes troupeaux d'antilopes et d'éléphants. Et puis, très vite, la chute s'est enclenchée: cela avait commencé au Mali, dès le milieu des années 90', mais chacun se disait que dans ce pays où la vie animale était déjà réduite à sa plus simple expression, cette disparition n'était que fait-divers local. Et pourtant, dix ans après le Mali, le Burkina Faso voisin, pourtant connu pour être le dernier bastion ouest-africain de la grande faune et donc des vautours, voit à son tour ses charognards les plus communs disparaître par colonies entières de nombreuses petites villes provinciales. Tous les pays d'Afrique occidentale connaissent alors le même processus, à une seule exception: le Sénégal, et dans une moindre mesure le Fouta Djalon guinéen. Ensuite, il faut traverser tout le continent d'ouest en est pour retrouver, à l'autre bout, précisément sur les plateaux d'Ethiopie, bien plus encore de vautours que dans nos steppes atlantiques...

Exception sénégalaise (et éthiopienne)

Quatre espèces des Vautours jusqu'alors les plus répandus d'Afrique occidentale (Necrosyrtes monachus, Gyps africanus, Gyps rueppelliiTorgos tracheliotos) peuvent être fréquemment observées au Sénégal. Sur la route du nord, dans les environs immédiats des petites villes qui s'échelonnent de Thiès à Saint-Louis, il est habituel de les voir perchés ou évoluant dans le ciel, en particulier dans la région de Louga. Au nord du Sénégal, c'est d'ailleurs dans le triangle Mpal-lac de Guier-Linguère que l'on aura le plus de chance d'observer les vautours, singulièrement dans la zone qui va de Louga à la vallée fossile du Ferlo. Si d'aventure un animal domestique a été fraîchement percuté par un véhicule et gît sur le bas-coté, ce sont des dizaines de vautours afrotropicaux auxquels ne manqueront pas de se joindre des vautours fauves venus de l'Europe du sud pour l'hiver (cf. photo ci-après). Le 27 janvier dernier, plus d'une centaine de ces vautours y compris des Percnoptères d'Egypte se disputaient ainsi les carcasses de deux ânes malchanceux (obs. Daniel Mignot). Dans la zone de Mpal, on peut avoir la chance d'observer quelques Vautours oricous monumentaux, souvent au faîte d'un vieux baobab.

Mais il ne faut pas se leurrer: ici aussi les vautours commencent, bien que plus lentement qu'ailleurs, à régresser. Dans les années 70', on pouvait compter une dizaine de Vautours oricous à chaque voyage de Thiès à Louga*1; aujourd'hui, ce sera un ou deux au grand maximum; il ne resterait que 3 000 individus en Afrique occidentale et saharienne du plus grand de nos vautours - sur les 8 000 estimés pour tout le continent*2. Les Vautours de Rüppell  sont à peine plus visibles. Quant aux Vautours charognards, toujours les moins rares, bien qu'observables par paires ou à la dizaine au sud de Kébémer ils ont totalement déserté la région saint-louisienne où les Anciens le trouvaient fréquent autour des abattoirs au début des années 70'. Il n'y a d'ailleurs plus de vautours résidents dans la région deltaïque: de temps à autre, un Gyps africain solitaire venant de l'est traverse le ciel en ligne droite. C'est à l'occasion de la remontée du Front intertropical (FIT) que des dizaines de Vautours fuient la mousson et le reverdissement des savanes méridionales pour gagner en juin et juillet les confins mauritaniens encore asséchés - où le bétail est alors famélique... Le spectacle de ces grands voiliers passant par-dessus le Djeuss et le fleuve Sénégal en direction du Trarza est alors aussi magique qu'éphémère.

*1 in 'Les oiseaux de SénéGambie', par Gérard et Marie-Yvonne Morel
*2 Lire ICI

Déclin généralisé

Au Sénégal, le déclin des espèces de vautours, moins spectaculaire que dans le reste de la région et qu'en Asie (95 à 97% des effectifs de vautours à jamais perdus en Inde !), est lent mais continu depuis une quinzaine d'années. 25% des Vautours oricous (Torgos tracheliotos) ont disparu, sur seulement trois générations*1. Disparu aussi, d'Afrique du nord (deux derniers individus marocains en 1972), du Sahara occidental, du Nigeria, de Côte d'Ivoire, quasiment du Mali, l'oricou est en état de survie précaire, probablement condamné à disparaître du ciel ouest-africain à brève échéance. Même les plus répandus des vautours continentaux, les bien nommés Vautour charognard (Necrosyrtes monachus)*et Vautour africain (Gyps africanus)*2, ont vu leurs effectifs réduits en Afrique de l'ouest, de 90% pour le second qui ne subsiste respectivement au Ghana et au Niger que dans un seul parc national (Mole NP et W), alors qu'au Nigeria il semble même avoir été éradiqué de son ultime refuge du parc national de Yankari ! Le Vautour de Rüppell (Gyps rueppelli)*3 est dans une situation encore plus précaire: présumés stables en Gambie, ses effectifs ont chuté de 96% au Mali (colonies des pitons d'Hombori) et l'oiseau ne donne plus aucun signe de présence dans ce qui était aussi son ultime repaire nigérian, le même parc national de Yankari... Au Niger, c'est par hasard qu'une colonie de 26 individus nichant sur des balanites aegyptiaca a été (re)découverte en 2010 dans la réserve (très détériorée) de Gadabedji*3. Quant au Percnoptère d'Egypte (Neophron percnopterus)*4, il est probable qu'à l'exception de sites inconnus et inaccessibles du Niger (massif du Termit) il ne niche plus nulle part en Afrique sahélo-soudanienne. Les résidents rescapés mais incapables de se reproduire seront de plus en plus remplacés par les seuls sujets hivernants venus de l'Europe méditerranéenne où de rigoureuses mesures de protection permettent un très relatif regain des populations, notamment ibériques. Last but not least, à propos de l'improbable Vautour à tête blanche (Trigonoceps occipitalis), toujours répertorié comme résident d'Afrique occidentale - y compris du Sénégal, et même de ses confins deltaïques !-, on se demande bien où le pauvre hère a pu trouver refuge ?

*1 8 000 ind. en Afrique - dont 3 000 ind. en Afrique de l'ouest (Lire ICI sur BirdLife)
*2 Respectivement 197 000 ind. (Lire ICI sur RED LIST) et 270 000 ind. en Afrique (Lire ICI sur IUCN RED LIST)
*3 Non quantifié (Lire ICI sur IUCN RED LIST) et Voir ICI
*4 Lire ICI sur IUCN RED LIST

Vautour fauve / © Photo par Frédéric Bacuez

Bientôt plus de vautours d'ailleurs que d'ici !

L'expansion des populations espagnoles - et françaises- de Vautours fauves augmente de fait leurs effectifs hivernant au sud du Sahara. Outre les quelques dizaines de Percnoptères d'Egypte qui préfèrent les parties centrales et méridionales du Sénégal, les Vautours fauves sont, avec les Oricous autochtones, les nécrophages les plus imposants, et dominants, autour des carcasses. Chose devenue rarissime ailleurs en Afrique occidentale, on pourra, entre novembre et avril, observer ici sur une même bête morte, cinq à six espèces différentes de charognards - une à deux du Paléarctique (Gyps fulvus, Neophron percnopterus), quatre d'Afrique tropicale (Gyps africanus, Gyps rueppelli, Torgos tracheliotos, Necrosyrtes monachus) ! Si quelques Vautours de Rüppell sont de plus en plus fréquemment observés au-dessus du Détroit de Gibraltar* en direction de la péninsule ibérique (des oiseaux subsahariens sans doute à la recherche de territoires plus favorables ?), on a aussi observé ces dernières années au Sénégal dans la région de Kaolack, à deux reprises en hiver, un Vautour moine (Aegypius monachus) d'Europe, où la population du plus rare des vautours de l'Ancien monde commence à se redresser.

*Lire aussi sur MoroccanBirds

Dénichage et mysticisme éradicateurs

La disparition des vulturidés en Asie du sud et dans certains pays d'Afrique orientale trouve son origine dans l'utilisation vétérinaire du Diclofénac made in Brasil, un puissant anti-inflammatoire largement administré au bétail et... fatal aux vautours qui se gavaient des muscles et tendons des animaux morts. En Afrique australe, mais pas seulement, l'empoisonnement au Furadan des carcasses d'animaux, domestiques ou pas, par les éleveurs ou par les braconniers, est à l'origine de véritables hécatombes chez les vautours, notamment les Gyps à dos blanc. En Afrique occidentale, même si l'utilisation de médicaments commence à se généraliser aussi dans l'élevage domestique, on ne s'explique pas encore la rapidité du déclin des vautours. On peut néanmoins s'étonner de voir que les vautours ont particulièrement régressé partout où les pratiques animistes perdurent, voire explosent... C'est le cas dans tout le Mandingue (Mali, Guinée, Côte d'Ivoire), l'aire Yorouba (Bénin, Nigeria) mais aussi chez les Dogons (Mali), les Mossè (Burlina Faso) etc... Comme pour la demande asiatique de poudres de perlimpinpin à base de cornes d'éléphants et de rhinocéros, la demande urbaine de produits dérivés d'oiseaux de proie, de corbeaux et de vautours en Afrique occidentale est très forte, toujours plus forte... Nous nous souvenons bien de ce petit marché derrière l'aéroport de Ouagadougou où l'on pouvait trouver tous les 'produits de la brousse'; et de ces enfants chassant ou dénichant délibérément les Charognards de la capitale burkinabè pour les revendre au même marché, morts ou vifs... Ces dernières années, plusieurs interpellations au même Burkina Faso ont démontré la puissance et l'organisation de réseaux nigérians uniquement tournés vers la capture ou le dénichage des vautours, y compris dans les parcs nationaux.

Nous n'en sommes heureusement pas là dans le nord du Sénégal, où l'Islam, surtout chez les éleveurs Peuhls, ne se distille pas dans les pratiques mystiques des pays de savanes. Il n'en reste pas moins que le dérangement des nichées, l'omniprésence des Hommes et d'un bétail pléthorique de moins en moins abandonné à la brousse et aux vautours, contribuent probablement au déclin de populations pourtant viables, certainement les plus saines d'Afrique à l'ouest du Tchad ! Pour combien de temps encore ?

Sources:
Dropping dead: causes and consequences of vulture population declines worldwide, par Oqada, Keezing, Verani, New York Academy of Sciences, 2012
Raptor population decline in West Africa, par Jean-Marc Thiollay, in 'Ostrich: Journal of African Ornithology', Vol. 78, n°2, 2007

Ci-dessous: 
 au-dessus des rives orientales du lac de Guier 
2014 01 24, 12h45 / © Photo par Frédéric Bacuez

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