" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

vendredi 17 janvier 2014

15, compter les "cygnes" et baguer des pélicans résidents - ou les joies de l'ornithologie-à-la-sénégalaise !

L'oiseleur / DR


* Comptage Wetlands international des oiseaux d'eau, version sénégalaise -


Pas de dénombrement des oiseaux d'eau pour Ornithondar, cette année. On m'avait proposé de participer à un comptage dans la nouvelle réserve communautaire de Tocc Tocc, sur le lac de Guier, si l'opération trouvait un petit financement et, peut-être, les autorisations impératives des autorités 'compétentes'... A l'évidence, le silence radio laisse présager que les partenaires et autres bailleurs ont eu quelque difficulté à racler les fonds d'un tiroir-caisse... plus sensible à la perdiémite des séminaires urbains. Notre petite contribution amoureuse à l'engouement national des professionnels et autres fonctionnaires de la faune pour ce défi annuel passera donc, une fois de plus et a fortiori inaperçue. Être vu, c'est être du réseau et je dois dire que nous avons, à Ornithondar, un faible pour les brousses et les marais plus que pour les tables-rondes, les ateliers de réflexion et autres restitutions d'études dont on ne doute pas, évidemment, qu'ils aient un impact décisif sur l'avenir de la biodiversité locale. A chacun son truc... Pour être du réseau néanmoins, et c'est toute l'incongruité de la situation sénégalaise, c'est aussi être sur la toile - j'entends le web, avec ses blogues, ses sites, ses Facebook et autres Google Plus..., c'est l'époque qui le veut. Malheureusement au Sénégal, on ne peut pas dire que les naturalistes patentés - la patente, la patente, c'est bien aussi le sésame du Francophone !- soient branchés, dans le vent, de leur temps, in... Quarante ans après sa création, le parc national du Djoudj (PNOD),  joyau officiel et vitrine de la biodiversité deltaïque, n'a toujours pas de bibliothèque, de laboratoire, de contact internet, de site web ou de blogue attitrés - mais que font donc les 'partenaires' ? Le site du Ministère de tutelle ? Rien ou presque, juste de la logorrhée digne d'un site nord-coréen, avec des pages vides ou jamais mises à jour, un étalage d'organigrammes dont le visiteur se contrefiche, une absence totale d'actualités. Quant aux initiatives Internet des militants patriotiques de la nature sénégalaise: hormis le remarquable site de Greenpeace Afrique, basé à Dakar, seulement deux blogues... régulièrement tenus à jour par... des toubabs: outre Ornithondar, il y a SenegalWildlife, par Paul Robinson, représentant de BirdLife International/Afrique au Sénégal, probablement happé par ses obligations bureaucratiques et... diplomatiques - je le plains.

2012 12 12, comptage des avocettes et des barges sur la cuvette de Ngaye Ngaye, Gandiolais,
avec la Réserve spéciale de Gueumbeul (RSG), l'UCAD et BirdLife Dakar / Photo par Frédéric Bacuez




















Pas de réseau, mais aussi des communiquants et des médias indigents. On reste désarmé devant les énormités proférées, écrites et propagées à l'envie, ici et là - relayées y compris par Wetlands, l'organisateur en chef de l'opération internationale de comptage des oiseaux d'eau du 15 janvier, c'est à ne plus rien y comprendre ! Tantôt c'est l'ensemble du delta qui accueille deux voire trois millions d'oiseaux - à la louche, allons-y pour quatre millions !-, tantôt c'est le Djoudj à lui tout seul - à peine 16 000 hectares c'est à dire pas grand chose- qui héberge ce fantasmagorique décompte qui en met plein la vue ! J'aime cependant ramener ces chiffres à plus de réalisme: si l'hirondelle de rivage (riparia riparia) à elle seule fournit au delta deux millions d'hivernantes venues du Paléarctique occidental, cela laisse aux propagandistes répétitifs d'année en année un petit million d'oiseaux à jeter en pâture aux scribouillards de la place - dont 500 000 canards et 300 000 limicoles, à vue de nez aussi ! Et quand on ne fréquente pas uniquement le bolong qui va de l'embarcadère - haut lieu du défilé kaki, verres fumés et badge para sur la poitrine - au nichoir des pélicans, on se dit que les capacités d'accueil du site sont bien maigres pour recevoir autant de visiteurs - je parle des oiseaux !

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Caporalisations, à bas !

Car les journalistes du cru sont les zélés propagandistes de la doxa officielle. Journaliste, c'est rapporter, et colporter, il ne faut pas lui en demander trop, comment aurait-il idée de vérifier ce qu'on lui suggère d'écrire, il n'a pas ce temps-là. Un papier vite torché, la première photo du Net qui se présente, ni légendée ni créditée (pour quoi faire ?), et hop le tour est joué - de toute façon qui va lire ça, hein ? On a donc cette année, sur le site de l'Agence de Presse Sénégalaise (APS) une image de cygnes (cf. ci-dessous) pour illustrer la conférence de presse du 'colonel' qui nous parle du décompte international des oiseaux d'eau, au Sénégal, partout, c'est à dire au Djoudj - 16 000 hectares... La réserve nationale de Camargue, en France, fait 13 170 hectares... tandis que le parc national du Banc d'Arguin, en Mauritanie, couvre 1 170 000 hectares, seulement  ! On va donc compter les pélicans au milieu des trois millions d'oiseaux du troisième parc ornithologique mondial* - comme chaque année, c'est plus facile !- On illustre alors le défi par une photo de cygnes - un palmipède typiquement européen qui n'a jamais franchi la barrière du Sahara, même par effraction !

* Et tant pis pour les insignifiants Banc d'Arguin, lac Tchad, Sudd, lacs du Rift, Pantanal, Llanos, delta du Danube !

Chasse au dahut à la mode locale: compter les cygnes au Sénégal !
/ Agence de Presse Sénégalaise (APS), 2014 01 13


Au sujet desdits pélicans, emblèmes à eux seuls de la faune ailée du Sénégal et principale (voire exclusive) attraction touristique du Djoudj - à défaut de faire une sérieuse promotion des trois millions d'oiseaux sans nom..., Ornithondar s'arrache les cheveux, cette fois-ci ! On apprend que le conservateur en chef du parc national des oiseaux du Djoudj (PNOD) envisagerait de baguer ses pélicans pour connaître où ceux-ci s'envolent après avoir niché au Djoudj. On lit ici et là qu'on lui a rapporté que des "pélicans auraient été vus au Mozambique"... Ah, l'incroyable nouvelle ! Il y aurait donc des pélicans blancs en dehors du Sénégal ? Mince ! Ceux-là ne peuvent venir que du Sénégal, comment pourrait-on envisager qu'il puisse y avoir des pelecanus onocrotalus ailleurs qu'ici, hein !? Qu'on les bague donc - enfin... que les "partenaires" les baguent !- afin que nous puissions les suivre jusqu'en Afrique australe, à des milliers de kilomètres du nichoir djoudjien* ! Ou comment l'éthnocentrisme échevelé des Sénégalais - que seuls en Afrique les Éthiopiens sont en mesure de concurrencer sur ce terrain-là- fait florès même quand on parle de biodiversité... Dans un pays qui, certes moins que le no wildlife Mali voisin, mais autant que tous les autres pays d'Afrique occidentale en a presque fini avec sa faune autochtone, les rodomontades des uns et des autres ne changeront rien au fait que tous les travaux sérieux d'inventaire, d'étude scientifique et de découvertes d'espèces sont systématiquement le fruit d'un patient et laborieux travail de terrain fait par... d'autres, venus d'ailleurs. Et qu'on ne me dise pas que c'est un problème d'argent, que "nous avons les compétences" ! Allez, au hasard: ce sont de jeunes gens venus d'Europe, après avoir sollicité le financement de leur projet sur Internet - Ornithondar a apporté sa petite obole- qui sont en train de réaliser un film documentaire sur le fameux dortoir des faucons crécerellettes (falco naumanni, Paléarctique) et nauclers d'Afrique (chelictinia riocourii, Afrotropical) de l'île de Kousmar, près de Kaolack, 'découvert' il y a cinq ans par l'ornithologue français Simon Cavaillès, de la LPO... Tiens-donc, comme c'est étrange, ceux-là n'ont pas mangé l'argent...

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* Entendu une fois sur le marigot du Djoudj, dans une des pirogues gueulardes comme une balade au zoo, un de ces gugusses volubiles et bigarrés de Saint-Louis qui font office de guides pour les touristes expliquer doctement qu'après la nidification les pélicans du Djoudj s'en allaient "en Amérique" (sic) !


Ci-dessus: peintures murales au Djoudj / Photos par Frédéric Bacuez

1991 01, PNKT ouest, Burkina Faso, patrouille anti-braconnage
/ Photo par Frédéric Bacuez

Last but not least, on aimerait bien savoir où sont collectées les données de l'inventaire annuel sénégalais ? Secret défense ? Chez les voisins mauritaniens, l'Etat, les associations (Naforé par exemple) et les contributeurs amis (financiers et bénévoles) ont la gentillesse de rendre accessible sur le web, et dans des délais raisonnables, le résultat de leur comptage annuel du 15 janvier. Pourquoi diantre le Sénégal, qui se prévaut d'être une terre de Teranga* à nulle autre pareille, pour les oiseaux comme pour les Hommes, n'a pas pas de société ornithologique digne de ce nom, ni aucune représentation associative de BirdLife International - comme par exemple la France a la LPO, le Maroc le GREPOM, le Burkina Naturama, le Ghana la Ghana Wildlife Society ? Pourquoi n'avons-nous jamais le plaisir de lire des rapports, des inventaires, des études de terrain (on ne parle pas du copié-collé scolaire que l'on peut voir en ligne en guise d'expertise) en matière faunistique autres que ceux de L'Institut de Recherches et de Développement (IRD, français) et de l'immortel Morel des années 70-80' du siècle passé ? Pourquoi s'obstine-t-on à faire des Eaux & Forêts sénégalaises un corps paramilitaire, en uniformes et tout le tralala hiérarchique désuet, garde-à-vous et compagnie, dans un pays où la problématique n'est plus la lutte (dangereuse) contre le braconnage des espèces phares (ça c'est fait: plus d'autruche, plus de girafe, plus d'éléphant, plus d'éland etc...) mais la sensibilisation, l'accompagnement des communautés, la gestion des terroirs, et la verbalisation des tueurs d'arbres, des charbonniers, des pêcheurs d'oiseaux - donc l'application de la Loi au quotidien ? Mais où sont donc les agents sur le terrain hors leur sanctuaire du Djoudj ? Au Gamou* ? En séminaire ?

* Teranga: hospitalité en langue wolof / Gamou, alias Mawloud ou Mouloud, qui ici dure bien au-delà du jour J, avant, pendant et fort longtemps après...

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