" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

jeudi 6 janvier 2011

6, trois vautours dans le sillage d'un pygargue


* Bango. Marigot de Lampsar, coté saumâtre -

APREM', 13h15-
Haut dans le ciel du Lampsar saumâtre quasiment à la verticale du jardin, 3 vautours charognards (percnoptères bruns, nechrosyrtes monachus, hooded vulture) cerclent dans le sillage d'1 pygargue vocifère (haliaeetus vocifer, african fish eagle). A la queue leu leu, les vautours suivent de près l'aigle majestueux qui monte qui monte, tandis qu'à l'écart 1 milan parasite (milvus migrans parasitus, yellow-billed kite) tente d'impressionner l'aigle pêcheur en lui frôlant le dos ! Au bout d'une dizaine de minutes, les trois charognards toujours l'un derrière l'autre s'écartent et se laissent porter vers le nord-est. Notre pygargue bangotin dérive, lui, vers le quartier et l'intérieur de ses terres. Au même moment, un vol cerclant de 38 milans au-dessus de la mosquée du village dévisse des tourbillons ascendants; les rapaces piquent les uns après les autres vers les prosopis qui portent leurs nids, là-bas, en bas, vers la caserne de Bango.

Ci-dessus: l'envol du vautour charognard, Nobéré, Burkina Faso / 1993 01, photo par Frédéric Bacuez (détail)

Nota 1: On n'observe que très rarement des vautours dans le bas-delta du fleuve Sénégal, où ils ne résident plus depuis quelques décennies: l'ami Cheikh Aïdara de Bango me disait qu'il y a près de quarante ans, on pouvait en voir du coté de Ngallele, derrière Bango dans l'intérieur des terres; c'était avant les grandes sécheresses de 1973-1974 et 1984... La disparition consécutive des grands arbres qui supportaient leurs nids a porté un coup fatal aux charognards (necrosyrtes monachus, hooded vulture) qui affectionnent en petites colonies les vénérables caïcédrats, tamariniers et autres filaos. Les quelques bouquets d'eucalyptus de substitution qui parsèment ici et là les villages n'ont pas l'air de les y faire revenir... Les seuls vautours que l'on pourrait voir sont de passage:  peut-être des percnoptères d'Egypte (neophron percnopterus) et des vautours fauves (gyps fulvus) en migrations automnale et printanière par-dessus le Sahara; ou alors les dizaines de gyps africains (gyps africanus, african white-backed vulture) accompagnés de quelques charognards (cf. notules de 2010 07 12 et 25, '~45 gyps africains remontent vers les confins maures') remontant vers les confins présahariens en quête de carcasses quand la mousson reverdit peu à peu campagnes et savanes plus au sud. En revanche, on peut fréquemment observer plusieurs espèces de vautours - et même jusqu'à 5 espèces ensemble*, fait unique en Afrique de l'Ouest !- au sortir du delta, par la route de Dakar, dans le ciel du Diambour, aux alentours des agglomérations, voire tout au long de la nationale quand une carcasse de bovin ou d'âne percuté par les véhicules traîne sur le bas-coté. Les nécrophages eux-mêmes y laissent des plumes, et parfois même un des leurs... (cf. photos ci-dessous)

* Par ordre de fréquence: gyps africain (gyps africanus), vautour charognard (necrosyrtes monachus), gyps de Rüppell (gyps rueppellii), vautour fauve (gyps fulvus), et même le rare vautour oricou (torgos tracheliotus). Le percnoptère d'Egypte (neophron percnopterus) et le vautour à tête blanche (trigonoceps occipitalis) peuvent se rencontrer, à peine plus au sud, à partir de la région de Mbacke-Touba.


Ci-dessus: dans le Diambour, ~40 kms au sud de Saint-Louis entre Rao et Mpal, sur la route nationale n°2 en direction de Dakar...
A g., vautour fauve blessé par un véhicule roulant - Au centre et à d., gyps africains, gyps de Rüppell, vautours fauves autour d'une carcasse

Nota 2: les habitants et les habitués de l'Afrique soudano sahélienne en seront tout chose... Le grand oiseau indissociable de nos enfances tropicalisées, de nos marchés "pittoresques" et de nos ciels westerniens est en voie de disparition !!?? Déjà, sans avoir crier gare, le vautour charognard (ex percnoptère brun, ex charognard commun ou petit vautour brun, necrosyrtes monachus, hooded vulture), car c'est bien de cet oiseau si familier dont ils'agit, a déserté des régions entières de l'Afrique occidentale. Le pire: c'est qu'on ne sait trop pourquoi; et les experts es cous déplumés se perdent en conjectures... toutes aussi probables les unes que les autres... Le phénomène a démarré au seuil du nouveau siècle, dans l'indifférence et la crédulité générales: les Africains, affirmant avec cette intarissable capacité fataliste qu'ils, nos vautours, étaient partis là-bas, au loin, loin des regards un brin méprisants... Quant aux autres, probablement trop absorbés par les joies du Développement à durée indéterminée, peu avaient les yeux jetés dans le soleil ou sur le fronton de nos marchés où il est préférable de regarder où on pose les pieds... Il n'empêche: après le Mali, où la réalité du phénomène est certifiée en 2004, voilà qu'au paradis des nécrophages urbains, le Burkina Faso, la même tendance fait des gorges chaudes y compris dans certains medias; même le Centre national de la recherche scientifique et technique (CNRST) de Ouagadougou s'en émeut. Les ornithologues français Guy Rondeau et J.M. Thiollay en font la moelle d'un inventaire*2 qui corrobore les observations et les craintes: les six principales espèces de vautours résidents en Afrique soudano sahélienne*1 sont en déclin, y compris notre anthropique charognard. Si l'éboueur multiséculaire des cités africaines a vu ses effectifs globalement chuter de 45% en milieu rural, les autres espèces ont vu leurs populations littéralement s'effondrer: - 95% en moyenne, entre 1969-1973 et 2003-2004 ! Partout très commun jusqu'à la fin des années 70 du siècle passé, le charognard était présent jusque dans les plus petits villages des campagnes, et même dans les campements hôteliers des vastes réserves animalières (comme à Nazinga, sud du Burkina Faso, où ses petits effectifs sont restés stables entre 1991-1992 et 2004). En ville, ils étaient des centaines à nicher dans les vénérables caïcédrats des grandes agglomérations et à fréquenter les alentours des vastes marchés populaires. Même la passion des travailleurs chinois et de certaines populations africaines pour le fumet de vautour n'avait mis définitivement fin à la bonne santé des nécrophages ailés. Pas plus que la demande médicinale - et vaticinale !- qui est la même, par exemple, pour le corbeau et n'a pas pour autant fait disparaître l'oiseau noir et blanc. En ville, on peut penser que la destruction des arbres porteurs hérités de la colonisation, la meilleure santé du cheptel domestique, l'éradication ou quasi de toutes  les populations d'ongulés sauvages - en dehors des rares réserves, aux confins du Burkina et du Bénin-, la disparition des marchés traditionnels au profit de vastes complexes aseptisés - ou presque, la pollution atmosphérique des centres urbains sont en partie responsables du déclin des charognards citadins. Mais comment comprendre que le déclin soit encore plus net dans les brousses, y compris, pour les autres espèces, dans les parcs nationaux et réserves de chasse ? Le Diclofénac (utilisé comme anti inflamatoire pour le cheptel domestique) et le Furadan (pesticide utilisé pour empoisonner les fauves et donc les charognards) largement utilisés en Asie et en Afrique de l'Est *3 ne sont pas en usage systématique en Afrique de l'Ouest.  La réponse est peut-être d'abord dans l'inadaptation de tous les vautours d'Afrique aux changements radicaux du paysage: hormis les préférences anthropiques du charognard, tous les autres vautours ont besoin d'espaces naturels favorables (carcasses sauvages et domestiques, grands arbres et falaises, sites sécurisés de nidification): pas moins de 100 000 hectares pour vivre et s'épanouir ! Malheureusement, il n'y a que les publicités réductrices qui veulent faire croire qu'il y a encore de grands espaces virginaux sur le continent noir, à fortiori en Afrique occidentale ! 

*1 Inventaire  des vautours (Mali, Burkina Faso, Niger), résultats en milieu rural - hors réserves naturelles:
Vautour charognard: - 45% / Percnoptère d'Egypte: - 86% / Gyps de Ruppell: - 96% / Gyps africain: - 97% / Vautour oricou: - 97% / Vautour à tête blanche: - 100%
Ne sont pas pris en compte les vautours du monde méditerranéen hivernants en de rares sites d'Afrique occidentale: vautour fauve et percnoptère d'Egypte non résident

*2 Source:
West african vulture decline, par J.M Thiollay & G. Rondeau, in Vulture News n°51, septembre 2004
- Lire:
Vers la fin de tous les charognards ? Mali 2008 11: http://mali.blogs.liberation.fr/helsens/2008/11/la-fin-des-char.html
Où sont passés nos charognards ? Burkina Faso 2010 01: http://www.lefaso.net/spip.php?article34890&rubrique4
Un sanctuaire guinéen pour les vautours, 2006 11: http://www.ornithomedia.com/infos/breves/breves_art1_31.htm
*3 Voir aussi: 
Après l'Asie du sud, le poison menace les vautours d'Afrique orientale, BirdLife Africa 2010 12:
Electrocutions massives de percnoptères d'Egypte au Soudan, LPO 2010 11:

Ci-dessous: village de Nobéré, Burkina Faso, début des années 90 du siècle passé... / Photo par Frédéric Bacuez, tous droits réservés

2 commentaires:

  1. Superbe image Frédéric, mon père me chantait cette chanson indienne de guyane:"tou tou tou yé di li zo,tou tou tou yé di li zo pan; c'était un couplet d'un chant d'amazonie qui relatait l'histoire d'un vautour dont les petits avaient été tués par des chasseurs, furieux le vautour fonça sur le village mais quand il vit les petits des hommes, il s'éloigna noblement:Amitiés, thibault

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  2. C'est beau, Thibault ! Malheureusement, ce vautour-là, jusqu'alors indissociable des cités humaines de l'Afrique occidentale, est en train de disparaitre des marchés, des grands arbres et de nos cieux, à la grande surprise de tous ! Pas beaucoup de temps, mais je vais tout faire pour en parler dans cette notule.
    Amitiés. Frédéric.

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