" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

samedi 15 janvier 2011

15, le hameçonnage-braconnage peu productif, cette année !


Ci-dessus: 2010 12 8, plumage d'une sterne caspienne rejeté au marigot après son hameçonnage / Photo par Frédéric Bacuez

* Bango. Sur les rives du Lampsar saumâtre -

De la mi novembre à la fin février, le loisir des enfants des rivages sénégalais, collégiens comme non scolarisés, fils d'enseignants comme de pêcheurs, c'est la pêche... Pas n'importe quelle pêche, pas celle des 'vieux' qui se contentent, assis sur leur bidon au bord de l'eau, de lancer leur fil hameçonné mais lesté pour titiller le goujon, euh... l'hypothétique silure. Non, il s'agit de la pêche aux oiseaux ! Les gamins, mais aussi quelques adultes 'qui n'ont pas perdu leur âme d'enfant' - ah ah !... hameçonnent un très long filin de nylon, sans plomb, qu'ils font tournoyer au-dessus de leur petite tête afin de le lancer le plus au large possible. Puis, ils se blottissent dans une pirogue, amarrée ou pas, ou se mettent sous les branches basses d'un prosopis riverain; à la vue des sternes qui survolent le marigot, les pêcheurs ornithologues tirent le fil piégé afin de faire croire au laridé que le poisson de surface est bel et bien vivant. Une sterne repère l'appât, s'en approche par plusieurs survols de reconnaissance, et généralement effleure la surface de l'eau pour saisir le poisson à l'aide des ses pattes, relâchant très vite la proie qui fait de la résistance au bout de quelques mètres... Les oiseaux s'excitant les uns les autres devant ce poisson si rétif, ils sont alors de moins en moins précautionneux, se succédant les uns derrière les autres pour lever le mets, en vain. D'aucuns, las, se mettent alors à plonger sur le poisson dans un fracas d'eau peu habile: et c'est souvent là que le piège réussit: ou le poisson gobé accroche la gorge de l'intrépide ou c'est le fil qui enlace les pattes de l'oiseau, alors tiré vers la berge, avalant la tasse et écartant les ailes pour tenter de freiner la capture ! Il arrive assez fréquemment que l'hameçon lâche - on imagine les blessures...- ou que l'oiseau miraculeusement se délie pour reprendre son envol. Les principales victimes de cette technique de capture sont, sur le Lampsar: le cormoran africain (phalacrocorax africanus, long-tailed cormorant), la sterne caspienne (sterna caspia, caspian tern), la sterne caugek (sterna sandvicensis, sandwich tern), et dans une moindre mesure la mouette à tête grise (larus cirrocephalus, grey-headed gull). 
Pour la 'saison 2009-2010', j'ai évalué à 300 le nombre de prises (laridés, phalacrocoridés, ardéidés) sur les seuls rivages de Bango (digue et berge Bango-caserne du Lampsar saumâtre): dont la quasi totalité des dizaines de cormorans juvéniles nés dans les colonies mauritaniennes venant passer leur adolescence nonchalante et peu craintive aux lisières aquatiques du village; et des dizaines de sternes caspiennes immatures, nettement moins prudentes que leurs aînées dans leur pêche: les juvéniles plongent plus rapidement, et plus maladroitement sur les pièges. Cette année, les cormorans africains ont été plus nombreux que l'an passé - il y en eut jusqu'à plus de 100 sur le marigot, très familiers, se reposant même sur un ponton bétonné ou sur le sable des débarcadères villageois, et même aux environs immédiats des vannes de la digue, principal repaire de leurs braconniers ! Cette fois encore, au moins 70% d'entre eux ont fini dans la marmite mais les rescapés ont eu suffisamment l'instinct de survie pour quitter les lieux avant éradication ! Quant aux sternes, à l'exception de quelques jours fin novembre quand elles entraient massivement dans le ciel du Lampsar, elles se font rares, cet hiver: possible que les hautes eaux et surtout l'abondance du poisson, partout, leur permettent une dispersion salvatrice !



L'an passé, mais très peu cette année, les plus petits des gamins, exclusivement les innombrables rejetons des familles de pêcheurs, traversaient la baie de Khaye et accrochaient des nylons hameçonnés aux racines des palétuviers: j'ai vu quelques hérons cendrés agoniser à la marée montante, se noyant si les braconniers ne venaient pas à temps pour abréger leur calvaire. Vu aussi une grande aigrette, au moins une aigrette des récifs et même un bihoreau gris prisonniers des appâts juvéniles. Et deux crabiers chevelus, relâchés à la demande d'adultes qui, m'a t-on-dit, les assimile aux hérons gardeboeufs "qui mangent des vers" dans les bouses de vache et sont donc impurs: ah ! que n'y avais-je pas pensé plus tôt, à l'impureté...

Ci-contre: 2010 12 15,  héron cendré capturé, vannes du Lampsar / Photo Ornithondar, DR


Ci-dessus: à g., 2010 12 10, la pêche aux oiseaux (cormorans africains) depuis la pirogue paternelle - à d., 2010 12 7, sterne caspienne hameçonnée
/ Photos par Frédéric Bacuez

- La sterne caspienne:
Au niveau du bas-delta du fleuve Sénégal, la sterne caspienne (sterna caspia, la plus grande des sternes) ne nidifie quasiment plus sur l'îlot du parc national de la Langue de Barbarie, depuis l'ouverture en 2003 d'une brèche artificielle dans le cordon littoral, en amont du petit sanctuaire ornithologique. En 2006, alors qu'aucune sterne n'avait occupé ladite 'ile aux oiseaux', une nouvelle colonie était (re)découverte en Mauritanie, dans l'Aftout es Saheli: 680 nids répertoriés sur une langue de sable dénudée, avec 1800 individus reproducteurs présents sur le site. Alors que pour l'ensemble du delta il n'avait été rapporté que l'observation d'un seul couple de sternes caspiennes nicheuses en 1972 et 1973, puis ~100 couples nicheurs en 1986, dans le même Aftout es saheli de Mauritanie, les effectifs reproducteurs de la sterne caspienne en Afrique de l'ouest sont aujourd'hui en nette augmentation, probablement aidés par le renfort de leurs parents venus d'Europe (essentiellement embouchure de la Volga en Mer Caspienne, également Mer noire et Mer baltique) et du Banc d'Arguin mauritanien - 10 900 couples nicheurs en 1998. Dès le début de ce siècle, on évaluait les effectifs ouest-africains à 45 000/60 000 individus, dont 5000/6000 couples dans le Sine Saloum sénégalais, 250 couples au parc national de la Langue de Barbarie (PNLB), 300 couples dans la réserve de Kalissaye (Basse Casamance) et 125 couples aux Bijol Islands de Gambie*.

* Sources: Wetlands International 2002, Jan Veen 2004, Isenmann 2006.

Ci-dessous: 2010 12 10, sterne caspienne au-dessus du Lampsar / Photo par Frédéric Bacuez


- Le cormoran africain:

Au contraire de ce que l'on pourrait penser lorsque l'on parle des cormorans, oiseaux familiers des Hommes,  le cormoran africain (comme l'anhinga) a bien failli disparaître du delta sénégalais, suite aux grandes sécheresses de 1973 et 1984, suite à l'assèchement des plaines alluviales mauritaniennes après la construction du barrage de Diama, suite à l'intense braconnage dont l'oiseau a été une victime très facile... Seules la sanctuarisation du Djoujd à partir du milieu des années 70 puis, surtout, la remise en eau du bas-delta coté mauritanien - et, en ce début de siècle, un net retour des pluies bienfaitrices - ont permis l'arrêt d'un déclin inéluctable des trois espèces de cormorans dans la région. Et même un regain spectaculaire de leurs effectifs à partir de 1999 *1.
Les jeunes cormorans qui vagabondent en hiver et viennent aux abords des berges bangotines dès la fin octobre sont nés à quelques encablures d'ici, essentiellement sur deux sites mauritaniens: les mangroves de palétuviers (avicennia germinans) du Ntiallakht et les bosquets de tamaris (tamarix senegalensis) de Tichilitt. En fin de mousson 2005, on estimait la colonie du Ntiallakht à 800 couples et celle de Diawling-Tichilitt à 500/600 couples. 80% des oeufs y étaient parvenus à éclosion, et 90% des poussins cette année-là avaient pu prendre leur envol ! *2 On ne cessera de répéter que les efforts de quelques environnementalistes mauritaniens ont permis une renaissance des colonies d'oiseaux dans le bas-delta du Sénégal... en Mauritanie: avec le parc national du Diawling (créé en 1991) et la régénération des biotopes naturels de cette partie du delta, les effectifs de certaines espèces d'oiseaux ont spectaculairement ressuscité ces quinze dernières années pour le bonheur... des Sénégalais destructeurs. Depuis la disparition totale de ses colonies nidificatrices entre 1960 et le début des années 80, sur les rives du Sénégal aucune colonie d'oiseaux d'eau n'a pu renaître hors les limites du parc national du Djoudj, même si récemment de tous petits effectifs de cormorans et quelques anhingas ont pu s'établir sur la Langue de Barbarie: une espérance bien dérisoire.

*1 En rappel, pour tout le delta du fleuve Sénégal au sud de Rosso:
*2 En rappel, pour  le bassin du Diawling (Mauritanie): 50- couples en 1993; 250+ couples en 1999; et 1300/1400 couples en 2004-2005 (sources: DPN Diawling et Hammerlinck & Duvail, in 'Living on  the edge', KNNV 2009)

Ci-dessus: 2010 11 13 (en bas et au centre) et 22 (en haut); cormorans juvéniles sur les rives bangotines du Lampsar
/ Photos par Frédéric Bacuez

2 commentaires:

  1. Bonjour Frédéric, et que disent les instituteurs à ces enfants? ce n'est pas un jugement c'est une question universelle, j'ai l'impression que nous nous sommes illusionnés un peu trop vite pensant que nous étions passés de l'homme à l'humain; je te salue Frédéric partageant ton désarroi si c'est cela, mais chacun de tes gestes pose une pierre qui profitera à cette jeunesse insouciante et inconsciente;sincèrement:thibault

    RépondreSupprimer
  2. Tu as lâché le mot, Thibault: désarroi ! Pas moi, j'ai toujours eu la mauvaise habitude de me shooter d'indignations... Non, le Sénégal, société en désarroi total; l'école ici n'a strictement plus aucune valeur, remplacée par les sciences coraniques et les ivresses maraboutiques. Chaque année, des hordes de collégiens saint-louisiens montent à Bango, c'est l'époque, pour visiter nos bosquets de palétuviers dans un grand fracas de cris et de sachets d'eau jetés comme des cailloux de poucets sur le chemin de l'école verte... Juste à coté, les gosses du village, et parfois les propres fils de lettrés enseignant au prytanée militaire, tuent le temps, et les oiseaux, juste pour le plaisir. Oisiveté, anarchie culturelle, et absence effrayante d'encadrement adulte - venant d'une société très hiérarchisée, celle des Mossè du Burkina où les enfants croisent encore les bras pour saluer leurs ainés, cela surprend... et inquiète. Quant aux préoccupations environnementales, comme pour tant de choses au Sénégal, aucune illusion: nous sommes au royaume de la parole à usage exclusivement externe: flatter le bailleur de fonds; rien de concret à l'intérieur. Seule l'image compte ! Notre troisième Festival mondial des arts nègres a bouffé le peu que nous avions, pour le plaisir dansant et chantant des visiteurs; désormais, nous vivons au rythme des délestages de l'électricité, de l'eau, et d'Internet...
    Bien à toi. Frédéric.

    RépondreSupprimer

Nombre total de pages vues