" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

samedi 6 juin 2009

5, HOME survole la maison des pélicans du Djoudj


* 5 juin, Journée mondiale de l'environnement -



" Lorsque des scientifiques nous annoncent rien de moins que la sixième grande extinction d'espèces vivantes, la nôtre y comprise, la nouvelle nous touche moins que le résultat du match de la veille ou la météo du week-end à venir ! "
- Yann Arthus-Bertrand

C'est une opération médiatique à la verticale du seul défi vital de ce siècle; mondialisé à souhait, spectaculaire comme notre époque et notre société l'aime... A grand renfort d'annonces, l'opus 2009 du photographe et cinéaste français Yann Arthus-Bertrand, Home, a été diffusé le 5 juin simultanément dans 134 pays dont le Sénégal, vu par 100 millions de spectateurs, sur grands et petits écrans, relayé par plus de 100 chaînes de télévision dont la RTS sénégalaise, par les mastodontes YouTube et Google sur internet - libre de droits jusqu'au 14 juin -, et devient immédiatement accessible à prix coûtant sur supports DVD et même en (Beau) livre. En mécènes stratégiques, l'industriel François-Henri Pinault et le cinéaste-producteur-distributeur Luc Besson ont déboursé dans la communion pas moins de 12 millions d'euros pour permettre la diffusion planétaire de ce documentaire en guise d'énième cri d'alarme.
Home est la dernière déclinaison d'un travail de dix années, de deux ans de tournage dans 54 pays et 120 lieux. Un nouvel avatar des nombreux documentaires, albums et expositions photos de Yann Arthus-Bertrand qui depuis quelques années nous éblouit, d'en haut, de la diversité d'une Terre en grand danger. Entre la sombre vision d'Une vérité qui dérange (2006), de David Guggenheim avec l'ancien vice-président américain et Prix Nobel 2007 Al Gore, et l'époustouflante allégorie d'Un jour sur terre (2007), de Mark Linfield et Alaister Fothergill, Home survole en 1h50 -raccourcies à 1h30 sur la chaîne publique France2, allez comprendre cette mesquinerie ?!- la planète bleue qui en voit de toutes les couleurs.
Un (trop) beau film, c'est paradoxalement le reproche que je lui ferais. Esthétisant et distant (sic), plein de bons sentiments, Home veut éviter tout clash, c'est d'époque : le nivellement par le (juste) milieu... C'est la faute à personne, "nous" sommes tous (co)responsables, sans hiérarchie autre que celle qui répète que 20% de l'humanité ingurgite 80% des ressources de la Terre. Des chiffres, il faut être sérieux, mais pas d'images incriminantes, pas de faits relatant la 'lutte' souvent mortelle entre les uns (au hasard : les Pygmées, les Ogonis, les Bushmen, les Aborigènes, les Canaques, ou les Sans-terre, ou les pêcheurs artisanaux spoliés par les navires usines des grandes puissances, etc.) et ces autres indicibles qui assurent leur richesse et le confort consumériste de leurs obligés. Car 'on' a besoin de tout le monde, sur le pont lacrymal de la bonne volonté d'un soir; même des 'gentils méchants' qui ont les cordons de la bourse... A l'heure où j'écris cette notule, tandis que les débats télévisuels qui ont suivi le film, au Nord comme au Sud, avaient souvent réuni sur un même plateau oecuménique d'authentiques écologistes (Ali Haidar d'Oceanium, à Dakar), des environnementalistes endimanchés et de compassionnelles taupes de l'industrie foreuse, des heurts d'une extrême violence -déjà 34 morts !- opposent indiens et policiers péruviens : en cause, le quadrillage accéléré de l'Amazonie par les pétroliers du cru ! Black out médiatique planétaire, cela va de soi dans le monde merveilleux du consensus collectiviste, pour le plus grand profit des mêmes, toujours les mêmes... Il n'y aura donc pas de polémique autour de Home quant au fond comme il y en eut autour du controversé pamphlet de Hubert Sauper, Le cauchemar de Darwin (2005), qui reliait la désertification du lac Victoria et la paupérisation de ses riverains à la puissance prédatrice d'obscurs industriels de la perche du Nil... Arthus-Bertrand n'est pas Sauper, on ne joue pas dans la même cour; et comme d'autres gentils Bertrand, Yann a crevé son abcès idéologique, lui, il est, comment disent-ils déjà, ah oui : il est pragmatique... Bonne pensance (sic) contre mauvaise semence, tyrannie soft de la massification, élévation des bonnes âmes paternes qui prennent de la hauteur parce qu'elles ont compris la complexité des choses; toujours la même ritournelle ensorcelleuse, à grands coups de rotors ! Tous responsables, et pas de coupables.

" Vu du ciel, tout est relativement beau "
- Yann Arthus-Bertrand

Six ans après l'exposition à la piscine olympique de Dakar de 134 de ses 500 000 photographies de La Terre vue du ciel, Yann Arthus-Bertrand n'a pas oublié le Sénégal. Dans les dix premières minutes de Home, la vie animale commence peu ou prou avec le survol panoramique du nichoir des pélicans blancs du Djoudj, clin d'oeil au film de Jacques Perrin, Le peuple migrateur (2001), tourné en partie dans notre delta avec nos fameux volatiles... Quelques images furtives, aussi, des pêcheurs de Kayar et de la décharge de Mbeubeuss à Malika (banlieue dakaroise), fumante et survolée par les milans parasites. Autant de plans joliment filmés, sous d'astucieuses lumières graphiques. Mais quid de l'invasion par les déchets d'un pays défiguré, inculte mais consommateur (n'en déplaise à l'autre, ça en fait donc un pays particulièrement mondialisé !) ? Ça saute pourtant bien aux yeux, même d'en haut ! Mais suis-je donc bête : le plastique, c'est affaire aussi de pétroliers... Pour sûr qu'avec le film, leur premier engagement pour la planète sera, dès demain, de stopper net la production gracieuse des sachets qui engorgent fleuves et océans, asphyxient tortues et dauphins marins, étouffent vaches et moutons terrestres...

Ce matin, au marché du petit village de Bango, au milieu des sachets (é)ventés, le miracle ! On parlait du film de Yann Arthus-Bertrand. C'est bien là la prouesse de Home : stimuler la prise de conscience des petites gens; pari réussi, mais que peut faire le laissé-pour-compte quand le gaz manque chroniquement et que de petits malins réapprennent vite le bonheur de se faire un peu d'argent en faisant ratiboiser le peu d'arbres qui restent dans les plaines alluviales du fleuve ? Que peut-il faire quand la gestion des déchets urbains, depuis des lustres, est d'abord un moyen sans vergogne de plumer " les partenaires " du Nord et de s'en mettre plein les fouilles ? Ces vérités dérangeantes, banalement humaines, et la vigilance de tous les instants des puissants qui manipulent ne peuvent qu'interroger. Même s'il est "trop tard pour être pessimiste", le fatalisme accable des millions d'Africains quand la feinte et le je-m'en-foutisme de 'nos' (ir)responsables continuent de nous mener en bâteau. Eux, ils sont déjà dans leur arche. Par la voix off du doux Jacques Gamblin, Yann Arthus-Bertrand le dit avec candeur : la nature (et ceux qui se font humbles devant elle) compte en milliards d'années; je complèterais : nos gouvernants comptent en quinquennats ou septennats à répétition, ils n'ont pas ce temps ni cette patience-là; encore une affaire d'ego... L'époque et sa société du spectacle perpétuel n'invitent pas à l'humilité.
J'ai peur qu'il en aille de Home comme il en va des grand-messes cathartiques, des festivals cultureux (sic) comme des épopées footballistiques héroïques. Passé l'émoi et la "fraternitude" de bon aloi, les gens bien reviennent vite à ce qui caractérise fondamentalement l'Homme : la couardise et l'oubli. Le proverbe rwandais ne s'y trompe pas : "on ne guérit pas l'homme de la satiété", ou de son désir de satiété. 10 ans pour sauver notre maison commune ? L'enjeu n'est peut-être pas de notre échelle, tout simplement hors de tout entendement humain. D'aucuns ont autorisé le rêve d'Arthus-Bertrand, certes. Karen Blixen, en d'autres temps qui voyaient déjà le massacre des grandes faunes d'Afrique orientale, lui aurait sussuré : "en vérité, rêver c'est le suicide que se permettent les gens bien élevés". Pas d'inquiétude pour saint Yann, le vertige héliporté est bien trop juteux pour ne faire que rêver*... !

" On a vu la planète comme un gisement de ressources qu'il faut transformer en dollars "
- Pierre Rabhi, paysan, philosophe, fondateur du mouvement Terre et Humanisme

* Lire l'une des rares contoverses sur Home et ses trois mentors :
Et aussi un article critique de Clara Dupont-Monod dans Marianne n°632 du 30 mai 2009 : "YAB, chevalier du ciel ?"
Nota : proposé par le groupe CFAO Sénégal, Home a été projeté le 5 juin aux saint-louisiens qui avaient eu l'honneur d'être invités -probablement celles et ceux qui s'impliquent avec enthousiasme dans la sauvegarde de leur petit bout de planète !? Le film sera regardable par le commun des mortels ndar ndar qui n'aurait pas eu de télé hier soir, le 23 juin à l'Institut culturel français Jean Mermoz (ICL, http://www.ccfsl.net/)

Home, un film de Yann Arthus-Bertrand, une coproduction Elzevir Films et EuropaCorp, 2009
Sur internet, libre d'accès jusqu'au 14 juin 2009 : http://youtube.com/user/homeprojectFR/
Un film 'compensé carbone'. Voir : http://www.actioncarbone.org/








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2 commentaires:

  1. Bravo pour ton blog et l'article sur Home.
    J'avoue que YAB m'indispose en général mais il fait incontestablement de superbes images. Quant à l'efficacité de son film...?
    L'intérêt que j'y vois réside justement dans le fait que même les catastrophes écologiques deviennent extraordinairement esthétiques : si cela pouvait faire prendre conscience que le Beau ne suffit pas, que les apparences sont souvent trompeuses en matière d'écologie, nous ferions un petit pas en avant !
    Indépendamment de tout ça, j'espère pouvoir venir un jour pour me régaler des oiseaux sénégalais avec toi... Bon vent à toi. Luc, www.vercorspaille.com

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  2. Issaka Herman Traoré8 juin 2009 à 14:30

    Merci !
    Issaka (Burkina Faso)

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